Délivrer le message du continu

différents états

Passer d’un état à un autre tout en conservant ce qui est possible de l’être Suite du texte « Délivrer la composition du message »

Chaque système qui se reproduit expose une structure en train de s’organiser afin de s’extraire d’une chose comme une entité distincte de celle-ci quand bien même il est constitué par une chose. Il s’exprime en se détachant des configurations afin de structurer une prise dans la forme, l’espace et le temps par une série de copies en train de se modifier. Ces trois états constituent les points de référence d’une chose qui a changé d’état.

Il existe, peut-être, d’autres états que les trois décrits ci-dessus ; cela dit, je peux imaginer d’autres points de référence, mais je suis incapable de les décrire ou de les exprimer parce qu’ils seraient complètement en dehors de mon expérience en tant qu’entité biologique à l’intérieur d’un système spatio-temporel.

Ces points de référence vont se préciser en objets selon le « décret du temps » ou encore selon cet infime décalage, cette minuscule variation qui se propage entre deux états distincts : la configuration et sa prise de forme, d’espace et de temps. La prise de forme est donc cette asymétrie ou encore cette impulsion qui modifie la variation de la reproduction de copies de copies et conserve cette impulsion comme élément distinct.

Cette prise de forme garde en elle-même le souvenir lointain d’une chose puisqu’elle en est une émanation qui vient de prendre forme. Elle conserve, aussi, le détachement en ce sens qu’elle exerce une tension vers la connaissance en fonction de l’impulsion reçue comme variation par rapport à une chose.

Tout cette future connaissance ne peut exister que s’il y a un sujet qui observe en retour. Cela dit, un système peut prendre forme sans qu’il y ait nécessairement un observateur qui atteste de sa présence. Ainsi ce qui exerce une tension vers le possible de la connaissance contenue dans l’expérience de l’être est l’expression du détachement qui rend possible la prise de forme. Toutefois, il est probable que cette prise de forme ne survienne jamais ou que l’impulsion qui donne une variation par rapport à une chose ne soit pas prise en compte comme tension vers la connaissance.

Ce détachement est quelque chose de curieux, il est cet état proche du « plan/ condition initiale et de son asymétrie par décalage et forme » Cette transition entre deux états fondamentaux enclenche une nouvelle distinction : la détermination. En cela le détachement est l’horizon d’une chose. Il sert de substrat aux choses qui seront afin qu’elles soient ou encore qu’elles prennent forme, espace et temps. L’horizon est le reflet étrange d’une chose : il n’est ni espace, ni temps, ni forme, ni avant, ni après. Il est là comme il aurait pu être ailleurs ; il est tout autour de nous, mais nous ne pouvons pas le localiser exactement.

Les choses qui ont, désormais, forme, espace et temps perçoivent la naissance comme une chose hors de laquelle elles ne peuvent être. Ainsi la configuration comme le détachement sont en dehors de la naissance tandis que la prise de forme doit naître selon le décret du temps. Un objet est donc le lieu de la durée dans un espace donné où il produit une copie de lui-même à chaque instant de telle sorte que ces copies se superposent les unes aux autres afin de former un tout qui s’étend dans un corps à l’intérieur d’un espace et se résorbe comme un temps à l’intérieur de la durée. Le temps, l’espace et la forme sont intimement liés pour tout objet qui s’est détaché d’une chose et trouvent dans ce détachement une sorte de nécessité liée à « l’existence ».

La modification survenue dans la série de copies, et conservée telle quelle, aussi paradoxal que cela puisse paraître, continue d’apporter de nouvelles modifications à l’intérieur même des copies. Sauf que ces modifications continuelles ont pour conséquence d’amener la ruine. Dès lors, c’est avec ce « défaut de fabrication » que ces copies ayant pris forme, espace et temps sont obligées de se reproduire, à nouveau, en conservant l’état de ces modifications sans jamais pouvoir retrouver l’état initial : celui où il n’y avait qu’une chose, qu’une série de copies qui se reproduit à l’infini dans une continuité sans durée. La durée n’est pas un temps au sens commun, mais bien ce qu’elle signifie : durer pendant une certaine quantité de copies de copies jusqu’à l’altération complète de cet espace quantitatif. La seule échappatoire face à cette altération est de reproduire l’idée d’une continuité dans la durée entre les multiples générations de ces copies de copies.

Une série de copies est un simple système reproductif qui se reproduit à l’infini, à l’instar de cette série de traits : ——————————————–. Ces copies représentent une sorte de tout indissociable, une configuration ; l’avènement de séquences aléatoires (ou pas ; ie l’impulsion) qui modifient une séquence répétitive : —-|—-|—– permet d’insérer une prise de formes qui fragmente la série initiale pour en modifier son état de base : ————-|—-|————–. Dès lors, une nouvelle série est en train d’apparaître et conserve ces modifications, ces variations aussi longtemps qu’elle continue de se reproduire et/ou qu’une entité biologique observe ce changement d’état et questionne, en retour, la nature de ce dernier.

Par soustraction d’une chose, le temps, l’espace et la forme ont atteint une organisation telle que leur « existence » ne pourra plus se détacher ni de l’un ni de l’autre ou en construire un nouveau qui fabriquerait ces trois états ou d’autres. Elle est nécessaire pour les choses qui ne sont pas une chose. Ce qui se conserve dans cet état est une impulsion qui a modifié la fréquence des variations de copies. Cette impulsion va mettre en mouvement l’ensemble de ces points de références les uns par rapport aux autres. Ils décrivent, alors, une ou plusieurs relation-s d’interdépendance-s.

La variation, en même temps qu’elle désigne l’objet en train de prendre forme, génère une nouvelle série qui se déplace de proche en proche créant ainsi un espace ; elle indique, aussi, un état ultérieur puisqu’il y a une forme nouvelle créant ainsi le temps. Par liaisons et relations des uns par rapport aux autres, ces points de référence introduisent une dynamique qui se répand relativement en chacun d’eux. Le plus curieux au sujet de la variation temporelle revient à entendre qu’elle atteste uniquement du passé en laissant transparaître un état antérieur défini ou construit différemment.

En restant un tantinet sur cette notion, il est amusant de remarquer que pour un système aléatoire, non clos, seul le passé peut être prédit alors que pour un système de type aristotélicien et parfaitement clos, le futur peut aussi être prédit. Le futur d’un monde clos place toute la connaissance à l’intérieur des choses apparentes alors qu’en « prédisant le passé », ce sont ces mêmes apparences qui se dissolvent afin de faire apparaître ce qui est caché, non évident. Comme l’explique Giorgio Colli à propos de la sagesse Grecque, prédire le futur n’est pas juste une activité divinatoire, elle rend compte de la parole qui prend sa place dans le monde de l’apparence ; elle devient, elle-même, apparente pour se joindre au réel. C’est en ce sens qu’elle est transmission divine en rendant apparent ce que seul une divinité peut connaître qui est au-delà des apparences. Pour les Grecs, ce qui avait vraiment de l’importance était de connaître, d’étudier, de prédire le passé qui ne pouvait pas se nourrir de l’apparence puisque les choses n’apparaissent plus, mais ont paru. Dès lors l’apparence ayant disparu, étant dissoute seul peut surgir le vrai sens de ce qui va apparaître. Ce qui change radicalement la nature même de la prédiction. S’il est facile de prédire un mouvement apparent qui suit toujours la même route ; il est plus difficile de prédire ce qui n’est pas apparent dans ce même mouvement.

1993/2019