Horizons isomorphes, la vie.

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Ce que nous vivons est constitué de fragments discontinus1. ils ne nous donnent jamais un aperçu complet, et, pourtant, nous continuons à y voir un trait commun dont la trace dessinée s’inscrirait dans ce que nous nommons « la vie »2. Cette « vie » qui englobe l’ensemble des phénomènes y compris les entités biologiques. Avec l’expression populaire : « ici et maintenant », nous pouvons déduire que la vie est, en quelque sorte, la jonction, la rencontre entre l’espace, « ici », et le temps, « maintenant ». Nous appréhendons cette jonction avec anxiété car se perdre dans l’espace nous oblige à errer dans le temps sans trouver une construction. Et se perdre dans le temps nous oblige à parcourir l’espace sans trouver le temps de s’y arrêter. « Ici et maintenant » est donc un lieu hypothétique où se situerait de la vie qui rencontre en quelque instant bien vécu un de ces fragments discontinus. Instant qui fabrique un arrêt donc une construction. Mis bouts à bouts, ces fragments semblent reconstituer une sorte de continuité non pas comme la vie, mais comme un schéma qui cumulerait les relations entre différents fragments desquels ressortirait une forme continuelle, une architecture monumentale, capable de relater l’existence de constructions et d’arrêts dans lesquels des lieux de vie surgiraient. Cette continuité qui n’est pas la vie est la somme des relations fragmentées et accumulées dont nous cherchons tels des êtres perdus et dans le temps et dans l’espace une quelconque construction, un quelconque arrêt qui pourrait, enfin, nous faire signe pour indiquer le lieu même de la vie.

La beauté de ce manque réside en cette construction si surprenante qu’il a su tirer quelque chose et du temps et de l’espace qui n’est ni l’un ni l’autre ; une forme relationnelle entre les deux pourtant ignorée et de l’un et de l’autre. Il est cet arrêt qui surprend. Jamais situé, il se promène quelque part entre ici et maintenant, et, construit une architecture à partir de sa propre flânerie relationnelle. Il est là, nous en sentons sa présence, mais sa construction manque.

La vie est une hésitation de l’instant présent qui ne peut savoir où il se place, mais il sait qu’elle fabrique une chose qui lui est propre : sa présence. Ce qui ne peut se savoir est une trame schématique qui indique que la vie se pose là comme ailleurs mais toujours sur la jonction de l’ici et du maintenant. C’est ainsi que se forme l’instant présent : il est toujours quelque part, mais précisément jamais là où toute coordonnée voudrait qu’il soit exactement. Toute à la fois espace et temps sans être ni l’un ni l’autre, cette fabrication qui émane d’elle est une interrogation continue sur l’ici et le maintenant. Elle est une métamorphose, au sens de Maria Zambrano, de ces deux instances qui l’ont précédé. Une chose inattendue, imprévue s’est abattue sur le temps et l’espace en métamorphoses fabriquées. Elles construisent une stridulation rythmique quasi hypnotique tentant de capturer un temps et un espace au sein de sa propre architecture : le trait qui unit l’espace et le temps transforme ces phénomènes en vie pour la biologie ; pour l’astrophysique, il transforme la nature même de ces mêmes phénomènes en espace-temps. Et le temps comme l’espace ne peuvent plus être ce qu’ils étaient. Ce trait d’union déambule entre des frontières aux dimensions méconnues afin d’y puiser des coordonnées précises. Il ne les trouve pas. Il les perçoit, mais elles s’effacent à chaque nouvelle avancée du trait. Pour atténuer la déception, l’union du trait construit la dissolution des savoirs dans un flot de langage abstrait lequel tente, à son tour, d’atteindre ces bordures frontalières afin de figurer un point de contact entre « ici et maintenant » et ce qui se vit.

Ce dernier se transforme en une mécanique de la pensée qui cumule la pesée quantitative d’une expression collective de lui-même en eux-mêmes : en multipliant les présences unies, notées sur une projection graphique, il va bien y avoir quelque chose qui va émerger ; ce passage, construit aléatoirement, que personne ne remarque encore, mais qui déjà forme l’arrêt de ce qui deviendra, plus tard, conscient3 ! Ce rituel du savoir modifie un point de contact retenu par l’inconscient en une théorie consciente de ce qu’il n’est pas encore. Le mécanisme qui se fabrique indique que le principe lié à ce contact, le point de jonction qui en émane, fonctionne comme un fond diffus et ce quel que soit le lieu où se trouvent ici et maintenant. Peu importe où se nichera ce « contact » puisque le fond diffus est connu et justifie l’apparition probable de ce point qui signera la connexion. Comme il y a multiplicité, le point de contact sera mû en points de vue. C’est tout un savoir préfabriqué qui s’échafaude : une construction prête à arrêter, stopper toute attaque contre elle-même telle une tour qui défend le trésor intérieur qu’elle vient de dénicher. Il en ressort une existence qui passe son temps à chercher dans les indices l’illusion de ce qui n’est pas encore comme si c’était quelque chose qui était déjà-là. Par la suite, ce savoir, tout juste construit par quelques traits d’unions probables, demandera à lui-même d’observer ce pâle reflet qui se place dans le langage : unifications abstraites de traits aléatoires qui relient quelque chose avec quelque chose d’autre4. Parce que ce lien qui s’attache de choses en choses transforme sa propre nature en une chose métamorphosée qui secrète, tel un ouvrier maîtrisant sa technique, une structure plus profonde en train de se révéler, de se transfigurer dans une projection graphique5.

C’est à partir de cette forêt de liens aléatoires que surgit au sein même des branches qui s’unifient entre elles un schéma, un fond diffus qui prend l’apparence d’une structure et qui s’exprimera comme un langage, comme quelque chose qui est en train de se dire d’une manière récursive à chaque changement d’apparence, à chaque métamorphose. Bien entendu ce langage n’est pas une langue au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Elle indique la possibilité d’une organisation prenant la forme d’un brouillard nuageux qui pourrait prendre l’apparence de n’importe quelle forme projetée qui s’ordonnerait à partir de traits constructeurs qui dessinent des unions et des arrêts. Là s’érige un espace, ici une mesure au sein de cette espace, maintenant des objets qui apparaissent avec leurs formes, etc, etc. Selon le point de vue, ce qui est espace, grandeur infinie ou non, n’est qu’un point, tout petit, fini selon un autre point de vue. De la même manière, ce qui est temps selon l’irréversible (il était, il est, il sera) pour un point de vue n’est qu’un continu a-temporel (il n’y a pas d’irréversible) pour un autre. Autrement dit, ces éléments qui configurent un langage en train de transparaître au sein de ces branchages qui se relient n’ont pas de mesures, d’ordres ou de dimensions définies. Mais celles-ci peuvent apparaître comme propriétés de celui-là. Ce qui fait signe, sens ou mots pour une entité biologique est bien plus étrange que ce que ces organisations aléatoires laissent entrevoir. Il leur faudra trouver dans l’organisation des expressions de ce langage des signaux isomorphes qui désigneront une série d’identités, non plus une seule description de quelques dessins qui font penser à ceci ou cela.

Notes

« il était, il est, il sera . » Je retranscris et reprends, à ma manière, cette idée saisissante et surprenante d’Abraham Aboulafia qui consiste à inscrire deux temporalités opposées à partir d’une même expression que je divise en deux parties pour les besoins de ce texte. Pour lui, de ce que j’en saisis, l’a-temporel peut transparaître dans une expression temporelle par l’organisation même du langage, en l’occurrence la langue hébraïque. Il existe un isomorphisme entre les valeurs numériques attribuées aux lettres, aux mots ou aux expressions et la somme de ces mêmes valeurs entre elles. Ce processus a pour but de faire transparaître au cœur même de la langue, qui est l’expression de la temporalité, l’a-temporel ou le divin. In « Lumière de l’intellect ».

Il existe une idée sensiblement identique chez Jabir Ibn Hayyan dans sa conception et vision du langage. L’isomorphisme ou équilibre de la « balance » se retrouve dans la valeur numérique des mots, des lettres et des objets ; celui-ci quantifie les « natures » (chaud, froid, humide, sec) ou propriétés internes des objets. Il y a une équivalence quantitative entre les objets et les mots qui les désignent. Leurs qualités découlent de ce processus de quantification. Ces « natures » sont simples non pas composées. Elles ne sont pas des substances ni les éléments d’Empédocle (eau, feu, air, terre) puisque ces natures se mélangent selon des quantités spécifiques afin de former ce qui deviendra des éléments composés comme l’air par exemple. In « Livre des pierres ».

Ces tentatives de mathématisation sont très curieuses pour notre époque actuelle. Elles ont pour but, entre autres, de réduire voire de faire disparaître le principe de non contradiction cher à Aristote puisque, par le biais de ces procédés savants et compliqués – leurs complexités m’échappent totalement parfois –, il s’agit de faire apparaître une notion a-temporelle au sein de ce qui est temporel. Ce qui change la profondeur d’une langue et l’expérience que nous pouvons avoir avec celle-ci. Il ne s’agit plus de décrire des concepts : le temporel, l’a-temporel, mais de les faire surgir comme réels au sein de ce qui nous est le plus commun et qui, pourtant, est le moins apte à faire ressentir quelque chose d’autre qu’un simple processus de distinction : le langage. Ce qui est fascinant : il n’y a plus une seule description, mais une expérience à « vivre » en quelque sorte.


  1. voir Fragmenter le continu↩︎

  2. voir Res nota omnibus↩︎

  3. voir Les néandertaliens chanteurs↩︎

  4. voir délivrer le message du continu↩︎

  5. voir de la projection graphique↩︎