Aller #2 : La fabrique des objets disparus

par jean-marc juin

Ne s’approcher ni ne s’éloigner de l’objet mais rester à égale distance des relations qu’il indique. Ces relations ne sont que des configurationsi possibles sans formes, sans continuité, sans identité précises. Ainsi la création de l’objet se fabrique sous nos yeux en lui donnant une consistance continue aux formes précises. Il acquiert une identité finie et devient cause.

Se souvenir de l’objet par l’opération qui le fabrique trace le chemin d’un apprentissage pour l’être, une transmission en train de se former. D’un ensemble de relations incertaines il se transforme en un objet ayant une forme, une identité, une continuité précises.

L’être, par le biais de la mémoire ou de tout support qui favorise un accès continuel à l’objet, atteste l’existence des propriétés de ce dernier qui le confirment comme présence permanente. Il devient vrai pour autant qu’il continue son existence indéfiniment ; il se forge un nom, qu’il reçoit comme un don, aussi solide et tangible que l’objet lui-même.

La mémoire ne retient pas l’objet avec l’ensemble de ses propriétés. Ce qu’elle retient est la chose qui est dans l’objet d’où cette impression qu’il existe une essence, une substance dont le nom donné en serait une des traces, une des clefs. Ce qui reste dans la mémoire n’est pas l’objet en lui-même, mais sa substitution sous forme de chose laquelle devient préhensile quand l’être se la représente à lui-même. Dès lors ce qu’il cherche dans la chose est l’oubli de l’objet, ce qui auparavant lui avait donné forme, identité, consistance, sens par-delà la continuité même pour ne plus devenir qu’une trace, une clef peut-être.

Ce nouvel objet ainsi créé génère une relation totalement différente pour l’être qui l’observe. Il devient celui qui modifie ce qui préexiste tout en affirmant qu’il préexiste à ce qu’il est en train de modifier d’où l’incertitude même des modifications qu’il est en train d’établir, et, le besoin de valider la certitude de ces modifications incertaines en présences certaines.

Une chose est définie en tant qu’objet par l’ensemble des propriétés qu’elle exprime en se liant à cet objet tout en étant indéfinie en tant que chose en elle-même. La définir serait absurde, il n’y aurait plus de place pour la deviner. Elle est une parce qu’elle est présente comme chose indéfinissable dans chaque objet pourtant connu par la définition de ses propriétés.

Cette chose ne peut être différente d’elle-même sinon elle procéderait à la configuration d’un autre objet qui ne serait plus cette chose mais autre chose. Elle est semblable à elle-même en tant que configuration qui continue l’ensemble des propriétés des objets. Lorsqu’une propriété différente surgit ou apparaît qui modifie la structure de cette configuration donnée par la chose alors ce qui est continu dans l’objet se modifie afin de faire apparaître une variation de la continuité qui s’exprime sous la forme d’une temporalité.

Par la modification des propriétés de l’objet dans la continuité, ces différences attestent que les propriétés de l’objet ne sont que des états temporaires, non continus d’une même configuration, mais dont la structure peut varier et changer en dévoilant une suggestion temporelle.

Parce qu’une chose est possible, l’être est devenu possible. Possible est la grâce du temps. Il rend possible l’existence des objets qui rendent possibles l’existence de la chose en ce qu’il différencie leur perception spatiale de la continuité : les objets sont soumis au passé, au présent, au futur qui structurent les variations de la configuration alors que la chose n’est soumise à aucune temporalité. Mais ce que nous savons des objets qui modifient leur continuité par des changements d’état ne nous expliquera jamais ce qu’est cette chose.

Un objet est un espace continu défini qui se définit par rapport à un autre espace continu défini qui se définit… Il a été rendu possible en ayant une configuration précise donnée et par l’être qui l’observe et par la chose qui le contient dans l’expérience de la continuité. Cette forme générale de la présence peut s’identifier à une vérité parce que sans cela l’objet donc la chose ne serait qu’une variation continue dont le passage de simple configuration à objet serait impossible.

Tout être vivant est dans l’expérience du possible par le biais d’une chose impossible qui est toujours la même mais toujours différente d’elle-même quand elle devient objet dans un espace qui la continue. Une chose ne peut produire que des objets qui sont semblables à elle-même en ce qu’ils la représentent par leurs présences dans l’expérience du possible. Ces mêmes objets se subdivisent et se rassemblent en autant d’expériences du possible lesquelles déterminent toutes par leurs temporalités diverses leurs présences.

Par l’expérience du possible, une chose ne cesse de se transformer et d’évoluer en se subdivisant en autant de configurations d’objets dont les représentations sont, ont été et seront par combinaisons, divisions et variations. Ces multiples assemblages exercent une tension vers la constitution d’une temporalité à l’intérieur d’une continuité spatiale qui, à son tour, tend vers la constitution de multiples propriétés. Ce qui garantit à la chose sa présence quelle que soit la configuration qui se forgera, qu’il y ait ou non une intelligence laquelle, par la répétition des expériences du possible, atteste ou non sa présence de manière récursive. Ceci suppose que les objets qui se combinent en exerçant une tension vers la connaissance ne sont pas connaissances pour la chose mais uniquement pour les êtres qui en déduisent cette tension à partir des objets.

Si les objets exercent une tension vers la connaissance à cause de leurs présences créant l’expérience du possible, et, si l’être exerce, en retour, par répétition, une tension vers la connaissance de ceux-ci, il en résulte que la connaissance de cette connaissance qui se répète à travers l’expérience du possible n’est que le voile perçu qui protège la chose en elle-même et par elle-même.

Et plus il commence à percevoir ce voile plus il pose des questions relatives à la chose voilée.

iDans le sens où l’entend Erwin Schrödinger dans son texte de 1935 « La situation actuelle en mécanique quantique ». Que les choses soient bien claires : si je trouve sa définition de la matière intéressante, je ne sous entends pas que ce que j’écris fasse allusion à la mécanique et/ou à la physique quantique. Bref, c’est une utilisation de circonstance dont je retiens la beauté de la définition et qui, par contre coup, stimule et modifie la manière d’écrire ce texte. Beaucoup d’esprits s’échauffent depuis l’apparition de ce terme « magique » au sens fort : « quantique ».