Atteindre la relation

par jean-marc juin

«  Le son, subissant des modifications sous l’influence des facteurs (d’élocution), est la condition de la perception de la parole qui, elle, n’est pas sujette à modification. »
«…(les sons) ont le pouvoir d’assumer les uns après les autres le reflet précédent qui va s’affaiblissant, à la manière d’une couleur éclairée par une lampe faible, et disparaissant à mesure, ils finissent par donner une audition distincte des lettres. »
In Vakyapadiya, Bhartrihari (traduction de Madeleine Biardeau)
«… Ou bien si l’objet de mot est le dravya « substance », l’analyse (du composé) en « le mot, l’objet et (leur) relation étant établis » est appropriée, car la substance est permanente, la forme impermanente. » in Commentaire de Patanjali, traduction de Michel Angot.

Dans la parole, le son est caché en son intérieur puis disparaît dans celle-ci. Ce qui lie le son à la parole est le moyen de faire apparaître ce qui est perceptible en le rendant visible par le truchement des vibrations. Elles forment des oscillations entre le son et la parole. L’oscillation est le moyen par lequel le son entre en relation avec la disparition en générant des équivalences sonores sous formes de fragments. C’est en cela qu’il doit disparaître. Fragmenté, il ne peut être.

Ces oscillations établissent un ensemble de variations qui relient entre elles des opérations perceptibles donc visibles. Le son exerce alors une tension qu’il dirige vers la parole. Il scrute, encore et encore, ce monde si différent du sien. Il perçoit les limites qui sculptent de nombreux flux intermédiaires parce qu’il est inexprimable. Il a besoin de cette relation, la vibration, pour qu’il puisse atteindre l’expression.

Cet intermédiaire, par la vibration qui relie, fabrique l’objet. Il enveloppe celui-ci de multiples sens où il suggère que le son est un enchaînement continu de multiples «  ce qui est ». Il désigne les points de contact avec l’objet et sa séparation avec lui-même.

Quand le son entre en relation avec l’objet, il disparaît en devenant une résonance par le biais du mot. Sa nature est déformée. Les relations du son à l’objet, par leurs déformations, trouvent un lieu d’expression sous la forme de mots. Les relations exprimées entre les mots s’organisent en un raisonnement par lequel ils se distinguent entre eux. Alors que celles-ci ne sont que les oublis modifiés de ce qu’elles étaient avant leur attachement à l’objet.

Ces transformations successives invitent un certain nombre de personnes à inférer qu’il existe un savoir, un langage caché à l’intérieur des relations et de leurs expressions. Ce qui donne de la logique, de l’inconscient, de l’hermétisme. Ces trois objets indiquent, chacun à leur manière, que le fond de l’expression est autre chose dont elle n’est qu’une déformation aux apparences furtives et cachées. Ce qui poussera Lacan à affirmer que «  l’inconscient est structuré comme un langage ». (voir le texte : la parole est un langage)

Ces trois objets réunissent, en une seule parole déformée constituée de sons, plusieurs personnes antagonistes. Ils fondent le caractère exceptionnel de leurs présences, car elles voient dans l’exercice de leurs recherches quelque chose de beaucoup plus vaste, grand qui n’existerait pas ailleurs.

Le son, dans sa relation de disparition avec l’objet, se fragmente en de nombreuses articulations sonores. D’infini il devient fini par l’entremise d’une succession de points objets qui s’enchaînent les uns aux autres (Euclide). Le «  ce qui est » continu se transforme en une succession de «  ce qui est » fini. Par ajout de chaque «  ce qui est » l’un à la suite de l’autre se crée des séries d’enchaînements qui s’apparentent au continu de telle sorte que les opérations effectuées par l’esprit rendront ces séries manipulables par le biais des relations entre ces points discontinus.

Se construit, à leurs suites, un enchaînement d’images composées par ces mêmes relations puisées ici et là parfois au seuil des fréquences entendues. Elles voguent sur l’immense réceptacle des vibrations qui propage des expressions dont la symbolique est abstraite mais l’architecture (la structure) ne l’est pas. Constructions à la manière d’un langage qui saisit dans la période de l’instant un sens où le flou dessein de la relation parvient à la clarté d’un dire. De ce système labyrinthe, le dire qui transparaît par le biais de ce furtif éclairage brise le dédale obscur où aucune orientation était possible.

Cet enchantement lumineux arrache à ce tout inexprimable qu’est le son l’espoir d’un glissement vers l’absolu où les digressions figuratives des relations disparaissent en se rapprochant de l’expression. Ce mélange incongru de la clarté dépose son esprit sur une translucide pellicule fluide partagée entre le mirage des aphorismes et le théâtre de l’orgueil. Une identique clef symbolique semble se balader dans les reflets de ce fleuve miroir.

Sur ses bords diaphanes, des formes aux contours évanescents lèguent des échanges continuels qui oscillent entre le vrai sens du réel et le dialogue de la raison. Jonctions lointaines qui s’approchent d’un horizon toujours à la même distance. Ainsi se perpétuent les variations d’une source plus émouvante que le fleuve, ce murmure de l’expression. Plus la lumière du chemin se fait seule, plus les ombres qui s’affichent sur les bords du fleuve en une forme figée ajoutent de nouvelles figures qui profitent de l’encombrement des routes à prendre. Elles prospèrent là où les impressions se rencontrent à la surface des relations. Agglutinées en un point de fusion, leur fuite parvient à s’acheminer vers le mot.

Quand le monde des relations s’échappe du fleuve pour aller plus loin vers les plaines fertiles du mot, la connaissance se rapproche encore plus de l’absolu inexprimable du son en le rejoignant dans l’immensité immédiate de la plaine.

[Dans le passage suivant, j’utilise quelques-uns des concepts élaborés par Giorgio Colli lorsqu'il étudiait les philosophes de la Grèce archaïque.]

L’immensité de la plaine est une vie immédiate, un plongeon à l’intérieur de la multiplicité des contacts qui se produisent avec de nombreux éléments en un même moment dont la durée est plus ou moins longue. Comme ces contacts sont répétitifs, ils se démultiplient à l’infini.

Pour un être humain, être plongé à l’intérieur d’un ensemble vaste d’enchaînements quasi infinis lequel, par l’entremise des nombreuses informations échangées au cours de ces contacts récursifs, forge l’idée qu’il existe un lien au sein de ce foisonnement comme s’il y avait quelque chose de l’ordre du but, d’une nécessité qu’exprimerait cette série de liens est, pour lui, le moyen d’organiser les contacts comme un langage : un fil d’Ariane ô combien précieux.

Le foisonnement des liens qui surgissent tendent à suggérer que ce qu’ils expriment est une signification. À son tour, elle désigne une double forme des liens, une permanente, continue et répétitive au cours d’une durée, et, une autre furtive, non permanente mais dont le contact attache avec lui un élément curieux, parfaitement inexprimable.

L’effort que demande l’attachement de l’inexprimable vers l’expression en un point unique capable de le dire malgré son caractère multiple qui l’empêche de le formuler prend la forme d’une nécessité, d’un but qui oblige l’être humain à se transformer par le biais d’étapes successives :