De ces endroits où il ne faut pas être

par jean-marc juin

image d'illustration

Immortel, infini. Pourquoi avoir besoin de ces concepts à l'intérieur du langage ? Que lui manque-t-il pour qu'ils surgissent presque comme une vérité éternelle ? Le réel, aussi consistant que son contraire, l'irréel, procède-t-il de la même construction que l'infini, l'immortel ? Par leurs présences ils désignent le lieu de nos limites.

Cet autre endroit hypothétique, désigné par la limite, n’est pas un horizon ni une connaissance.

L’horizon indique l’existence supposée ou non d’un autre côté, d’un au-delà qui continuerait quelque chose dont la perception globale ne peut plus être faite puisqu’il n’est possible de l’atteindre que de ce côté de l’horizon.

Elle n'est pas, non plus, une limite de la connaissance car elle impliquerait que celle-ci, au-delà de cette limite, doit être nouvelle, autre et radicale. Cependant elle renvoie, tel un miroir, encore et encore, que ce qui se reflète dans la connaissance est bien la construction solide qu'elle fabrique à partir d'elle-même.

Diluée dans un confins difficilement maîtrisable, la limite permet de vérifier que le fragment qui dessine une ligne droite est en tout point finie. Par abstraction, il est possible de concevoir l’opposé de cette finitude en ajoutant un préfixe négatif, un privatif au fini pour le rendre infini. Une ligne droite finie, dépossédée de sa propriété qui la définit devient autre chose.

Le fragment fini appelé ligne n'est plus la ligne même mais autre chose et il n'existe que parce que ce qui le fabrique semble lui pré-exister. Modifier une propriété permet d'affirmer que la possession de cette propriété comme son contraire sont des manifestations intrinsèques d'un objet encore différent, plus subtile qui se révélerait dans le réel comme quelque chose de vrai. En se fragmentant grâce au moyen des propriétés il apparaît comme le réel et disparaît comme l'irréel par son infinitude.

Cette conception autorise, à son tour, la pré-existence d’un plan, d’un support, un « univers » en quelque sorte, à l’intérieur duquel il existe des choses qui ne changent pas et sont constantes, et, d’autres peuvent changer et sont variables. Entre ces deux points, un rapport de quantification peut s’y insinuer.

Affirmer que de telles choses existent, c’est soutenir que celles-ci appartiennent à ce qui est comme à ce qui n’est pas laissant, ainsi, à la vacuité de l’inconnu la capacité d’émerger dans le réel par l’entremise de la limite comme choses quantifiables.

Cela dit. Le côté pratique d'une telle chose est de pouvoir faire apparaître une donnée nouvelle qui n'est en rien l'espace quantifiable d'un « univers » mais ce en quoi il peut lui être attribué une histoire laquelle rend tangible l'antériorité et son contraire, la postériorité afin de lui attribuer la possession. Le pivot qui existe entre les deux est la présence de cette limite, à jamais perceptible et imperceptible. Elle ne peut être qu'une mesure différente de la quantité mais intrinsèquement liée à la quantification de son « univers ». Découverte la plus étrange qui soit : une quantité qui modifie son espace en fonction de sa propre mesure, mais sans aucun lieu de référence. Compréhension dévastatrice qui balaye et emporte tout sur son passage.

Toutefois la quantification de la mesure renvoie à la même idée, exprimée différemment : s’il existe quelque chose à un instant t, en un lieu l, il doit nécessairement exister un préfixe qui contienne tout cela, quelque subtile chose qui le pré-suppose. Puisque c’est à cela que sert le préfixe, en conséquence, en dé-quantifiant la mesure, autrement dit : en lui ôtant le préfixe, il serait possible de remonter à l'instant 0, à ce moment où plus rien n'est mesurable, où tout semble infini et qui exprimerait ce changement d'état qui offre la, les condition-s initiale-s pour que tout cela puisse être postérieurement.

La limite donne naissance à son univers, et, par une série d’agencements qui se structurent réciproquement, elle fournit à l’être humain et/ou à toute forme d’intelligence qui utiliserait un tel schéma, l’alibi de la signification.

Chose bien curieuse que la limite. Elle produit des effets inattendus selon un mécanisme qui lui est propre : elle désigne une relation entre deux états différenciés d'un même élément. Cet élément contient un état qui contient, lui aussi, la possibilité de l'autre état de telle sorte que quel que soit l'état perçu ou choisi, ce dernier est la réalisation de l'état précédent. Une ligne droite finie est la réalisation de la ligne infinie précédente et inversement. Elle suggère, en plus, une idée substantielle, une condition initiale à partir de laquelle des états différenciés par leurs opposés peuvent se trouver corrélativement en elle-même tout en faisant apparaître la condition de l'égalité entre ces deux états comme quelque chose de constant, un support pré-existant qui garantit, vérifie les conditions de permutation de ces états pour finalement dire, selon l'humeur du temps, qu'ils sont vrais, vraisemblables et participent du réel.