D'inquiétants débuts

par jean-marc juin

J’ai toujours été fasciné, et le serai encore longtemps, par l’étrange avertissement de Freud dans les premières pages de son « Introduction à la Psychanalyse ». Qu’est-ce qui l'a poussé à écrire de telles phrases ?

« Je vous déconseille tout simplement de venir m’entendre une autre fois. Dans cette intention, je vous ferai toucher du doigt toutes les imperfections qui sont nécessairement attachées à l’enseignement de la psychanalyse et toutes les difficultés qui s’opposent à l’acquisition d’un jugement personnel en cette matière. (…) Mais s’il en est parmi vous qui, ne se contentant pas d’une connaissance superficielle de la psychanalyse, désireraient entrer en contact permanent avec elle, non seulement je les en dissuaderais, mais je les mettrais directement en garde contre une pareille tentative. Dans l’état de choses actuel, celui qui choisirait cette carrière se priverait de toute possibilité de succès universitaire et se trouverait, en tant que praticien, en présence d’une société qui, ne comprenant pas ses aspirations, le considérerait avec méfiance et hostilité et serait prête à lâcher contre lui tous les mauvais esprits qu’elle abrite dans son sein. »

La seule justification de la carrière honorable dans une université n'est pas suffisante ni celle des difficultés de la Psychanalyse. Il indique qu'il y a autre chose, une lutte, une guerre au sein même de la connaissance.

Un autre début, tout aussi étrange, entre en résonance avec celui-ci, « Les chants de Maldoror » par Lautréamont :

« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. »

Dans les deux cas, la connaissance n'est pas une sagesse tranquille, une sorte de dicton populaire qui affirmerait : « Plus j'apprends moins je sais ce que je sais. » lequel dicton populaire arrive à nous faire admettre, par une étrange opération dont la mathématique liée n'existe pas, que « plus » est égal à « moins ».

L'avertissement de Freud comme celui de Lautréamont ne sont pas à prendre à la légère. Il y a une lutte, à l'intérieur du domaine du savoir, dont personne ne sort indemne car elle peut aussi bien mener à la perte de tout honneur académique mais aussi à une défiance intellectuelle, et, mortelle. Dès lors, il ne peut qu'être souhaitable que celui, celle qui n'aurait pas les épaules suffisantes pour tenir et affronter un tel chamboulement psychique quitte ces lieux troublants. Freud et Lautréamont en deviennent les inquiétants gardiens dont l'avertissement est plus que glacial.

Deux œuvres complètement différentes dont les auditoires le sont tout autant, et, pourtant, un même avertissement. Il y a, ici, un caractère énigmatique bien curieux. Que Lautréamont et Freud ont-ils compris pour mettre cet avertissement si tôt dans leurs textes ?

Revenons, un instant, en ces temps anciens lesquels nous donnent de nombreuses clefs. « La sagesse Grecque », l’œuvre magistrale de Giorgio Colli, donne un indice supplémentaire :

« Ce qu’Apollon suggère n’est point une connaissance lumineuse, mais un ténébreux entrelacs de mots. Là, se niche la sagesse ; mais l’homme qui progresse à tâtons doit démêler les nœuds au péril de sa vie. Apollon exerce de la sorte sa puissance et il prend au piège les hommes les mieux doués pour connaître ; de plus il l'exerce par le moyen de la fomentation à la lutte qui en résulte. Cet entrelacs de paroles devient objet de compétition : le désir de primer dans la connaissance déchaîne chez les hommes une joute dans laquelle le vaincu ne sera pas épargné. Voici donc l'énigme. »

Lautréamont et Freud livrent une énigme qui est à comprendre dans son sens le plus profond. Tels des mystagogues, ils avertissent ; gardiens et accompagnateurs, ils conduisent vers la révélation de quelques mystères humains mais, prenez bien garde, ce que vous allez découvrir ne sera pas lumière mais qu'un entrelacs ténébreux de mots auquel il faudra apporter une logique rigoureuse ainsi qu'une tension spirituelle au moins égale pour que l'accompagné.e ne se perde pas en des terrains obscurs lesquels le piégeront indubitablement.

Ils nous préviennent que la compréhension profonde des phrases, construites par des mots, a un effet qui imbibe l'esprit, « comme l'eau le sucre ». Imbibition qui peut mener à la ruine de l'esprit.

Les sumériens nous ont légué une bien étrange tradition magique : le « nam shub ». Ce dernier était un texte magique qui pouvait agir de telle sorte qu'il rende fou ou tue la personne à qui il était destiné mais n'agirait pas sur toutes les autres personnes qui le lirait.

Le nam shub, texte magique et dangereux, pouvait se lire, en conséquence, sur plusieurs niveaux, à la fois abstraits et concrets, comme réels et imaginaires. Une manière d’ouvrir les portes d'un sens précis qui atteignait la personne dans son psychisme et dans sa vie.

Freud a, lui aussi, relevé cette puissance magique que les mots peuvent porter en eux et aux autres :

« Les mots faisaient primitivement partie de la magie, et de nos jours encore le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. Avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir, et c’est à l’aide de mots que le maître transmet son savoir à ses élèves, qu’un orateur entraîne ses auditeurs et détermine leurs jugements et décisions. Les mots provoquent des émotions et constituent pour les hommes le moyen général de s’influencer réciproquement. »

Il perce avec profondeur ce qu’est la connaissance recouverte par les mots. Il a réussi à en faire un savoir et à nous le faire savoir. Alors que la plupart d’entre nous, nous nous arrêtons aux mots pour nous en servir uniquement comme moyen d'expression d'une communication que nous essayons péniblement de comprendre. C'est pour cette raison que son avertissement est si lourd de conséquences tout comme celui de Lautréamont.

Ils savent que ce qui se cache dans la connaissance n’est pas un caché, une sorte d’hermétisme, mais doit être, au contraire, révélé au-delà des mots, des phrases. Ce savoir n’amènera rien de bon dans une société qui s'attache à rendre inactif le sens des mots en produisant un jeu de cachettes plus moins subtiles, à l'instar des poupées russes où le sens d'un mot s'emboîte dans le sens d'un autre mot presque d'une manière infinie. Ils se transforment en un écran où se projettent de nombreux films. Il ont saisi, avec effroi, que ce que notre monde actuel tente de faire est de figer les mots dans un sens unique à l'intérieur duquel ils ne peuvent plus agir et deviennent alors de simples divertissements, celui du cinéma ou, pire encore, on ne les regarde plus comme des entités vivantes mais comme des choses mortes que l'on observerait, avec une curiosité nostalgique, dans un musée afin de « perdre le sujet » dans cet entrelacs de pièces où, dans chacune d'elles, il aurait laissait un objet-souvenir qui le raconterait et lui permettrait de dire : «je suis» par ce qu'il a laissé de lui-même donc par ce qu'il a pris, ce qu'il a appris.

« La première nécessité, et la plus profonde, de ce sujet perdu, c’est de chercher dans le monde son lieu propre, en faisant parfois abstraction de l’obstacle que constitue le lieu social ou le lieu historique. » Maria Zambrano, Notes pour une méthode, le sujet

Cet autre début qui manque

Si les premières pages de Freud et de Lautréamont sont impressionnantes, il manque, pourtant, un autre début au lieu de la connaissance. Ce début serait celui de la personne qui percevrait les relations, à la fois logiques et illogiques, et, en construirait une/des distinctions :

[novembre 2017] remplacement du "logicien pur" par l'idée d'une personne qui percevrait à la fois les relations logiques et illogiques pour construire des distinctions relatives à ces relations.

2012-2017