La connaissance est le langage du temps : l’homme sans âge

par jean-marc juin

L’histoire

1938, en Roumanie. Dominic Matei, un vieux professeur de linguistique, est frappé par la foudre et rajeunit miraculeusement. Ses facultés mentales décuplées, il s’attelle enfin à l’œuvre de sa vie : une recherche sur les origines du langage. Mais son cas attire les espions de tout bord : nazis en quête d’expériences scientifiques, agents américains qui cherchent à recruter de nouveaux cerveaux. Dominic Matei n’a d’autre choix que de fuir, de pays en pays, d’identité en identité. Au cours de son périple, il va retrouver son amour de toujours, ou peut-être une femme qui lui ressemble étrangement… Elle pourrait être la clé même de ses recherches. A moins qu’il soit obligé de la perdre une seconde fois.

Thèmes croisés

Le film est une adaptation de la nouvelle « Jeunesse sans jeunesse (Tinereţe fără tinereţe, en Roumain), écrite par le célèbre historien en science des religions Mircea Eliade. Les thèmes que nous rencontrons tournent autour des amours perdues, de la quête impossible, du chamanisme, de la mort, de la résurrection, du transport de l’âme vers un corps médiumnique, de l’éternel retour (la connexion de l’être humain aux mythes, aux dieux qu’il veut imiter en se détachant du monde profane, entendons la vie quotidienne), de la jeunesse, création d’une nouvelle langue, etc.

Le film est parcouru par un croisement des temps et des techniques. Le professeur Matei utilisera aussi bien la mémoire, l’écrit, l’enregistrement magnétique, une langue créée que seul un ordinateur pourra déchiffrer que les capacités médiumniques de Veronica. Nous traversons succinctement l’histoire de l’abstraction du langage et son besoin d’être inscrit sur un support mais aussi la vieille idée Platonicienne que l’âme (ou autre ?) peut exister indépendamment du corps qui l’héberge tout comme les idées existent indépendamment de l’être qui les pensent, à l’origine de la notion d’objectivité. De là la quête de l’universel, le langage, la connaissance étant les véhicules de cette quête de l’au-delà de nos apparences. La première réincarnation médiumnique de Veronica est celle du langage et de la philosophie Indiennes, celle du bouddhisme, du sanskrit qui inscrivent l’illusion de nos perceptions au premier plan de la pensée.

De l’origine du langage aux origines de la transformation

La quête de l’origine du langage est, dès le début du film, annoncée comme vaine. A la fin de sa vie le vieux professeur Matei sent que tout ce qu’il a fait, cette recherche sur l’origine du langage ne peut aboutir durant une seule vie, l’âge d’un être humain. Terrassé par cet échec, ce dernier le renvoie constamment à son amour de jeunesse, sous les traits de Laura, qui aura été aussi un échec. Alors qu’il regrette ces échecs, qu’il veut quitter la vie en se suicidant, une sorte de miracle va se produire. Foudroyé le jour de pâques, il est considéré comme mort, lui-même se voit mourir.

Est-il pour autant débarrassé de la vie ? Non ! Une incroyable mutation va le rajeunir et, nous comprendrons, par la suite, qu’il est devenu immortel. Après une longue convalescence qui questionnera le Docteur Stanciulescu et le fondement de ses propres croyances : le surgissement de l’impensable dans le temps de la science ; les deux protagonistes prendront conscience, petit à petit, et ce malgré quelques erreurs, qu’il y a, là, un secret à protéger ni à divulguer.

Ce danger apparaîtra sous plusieurs formes, d’abord avec un médecin nazi qui veut fabriquer un nouvel homme à l’aide d’une forte décharge électrique. C’est peut-être la coïncidence la plus faible et la moins crédible du film. Ensuite avec les services secrets Américains qui connaissent l’histoire de Matei.
Ces sous intrigues permettent de souligner les nombreuses transformations subies par Matei. Il voit ses capacités intellectuelles démultipliées, il peut lire et retenir un livre en le saisissant de la main sans l’ouvrir. Il peut influencer le comportement d’une autre personne par la pensée (la scène du médecin nazi qui se suicide sous l’impulsion télépathique de Matei), voire connaître à l’avance le tirage d’un jeu de hasard.

La transformation la plus intrigante est celle de son double qui apparaît, à la suite de sa convalescence, tantôt dans un miroir tantôt dans la réalité, telle une illusion. Il entretient alors une sorte de discours avec ce double qui pourrait être son inconscient, mais il se révèle être beaucoup plus que la simple expression de l’inconscient. Ce double se définit lui-même comme une sorte d’ange gardien.

L’ensemble de ces transformations ont été nécessaires pour qu’il puisse continuer son étude sur les origines du langage. Son vœu est exaucé en quelque sorte, mais il se révélera être autant une bénédiction qu’une malédiction. Chose qu’il découvrira à ses dépens. Son état d’immortel, d’être aux capacités intellectuelles démultipliées, lui donnera le temps nécessaire pour se plonger avec profondeur dans le langage et les mystères qui l’entourent ; il commence à l’entrevoir au-delà des schémas temporels, des illusions auxquelles le commun des mortels est attaché.

En même temps, il ne peut que devenir ce voyageur éternel, sans racines ni attaches qui doit se masquer, se cacher et se mouvoir sans cesse pour disparaître face à des personnes curieuses, trop observatrices. Il se découvrira des talents avancés de faussaire pour falsifier et créer de nombreuses identités.

Il incarne lui-même cette illusion du monde laquelle, du côté de la surface des choses, est toujours multiple, mouvante, fuyante, sans aucune attache à la réalité, aux multiples identités. Elle est un voile satisfaisant pour la plupart d’entre nous ; pour lui elle n’est que le support de son apparence.

De cette conscience ou compréhension du caractère illusoire de ce monde, ses nouvelles facultés intellectuelles ne sont peut-être pas aussi extraordinaires. Puisque tout n’est qu’apparence, illusion, pour celui, celle qui en a une compréhension profonde alors il devient peut-être plus facile de manipuler ces illusions et d’en faire ce qu’il ou elle veut à l’instar du magicien qui nous propose de regarder là alors que le « truc » se passe ailleurs.

Déchiffrer le futur

C’est à l’abri du monde des illusions, dans les différentes chambres d’hôtel où il couche qu’il retrouve sa vraie identité, sa profondeur, qui le pousse à étudier, à comprendre le langage qui semble être une substance réelle, en tout cas pour lui, comparé aux enchantements qui rythment le monde.

Il développe une approche scientifique du langage, il perçoit les concepts logiques intrinsèques au principe du langage dont les mathématiques sont l’expression la plus signifiante. Dans une scène, on le voit écrire des équations comme il utiliserait des idéogrammes ou des pictogrammes. Il y a bien une logique derrière tout cela. Il invente même une langue qui va lui permettre de dire ce qu’il n’ose pas écrire. La complexité de cette langue est telle qu’elle ne pourra être déchiffrée sans l’aide d’un ordinateur.

Il peut ainsi confier aux générations futures sa compréhension d’un monde bipolaire basé sur la terreur nucléaire. Il voit, en lui, une lueur pour le futur. Une transformation nécessaire de l’humain vers un état supérieur. Bien que l’ensemble des autres prédictions du futur ne nous soient pas connues, ces dernières sont confiées à des banques, enfermées dans des coffres et tout cela repose sur le fait qu’un jour ses archives soient trouvées, sa langue déchiffrée et comprise. Tel est le nouveau sens à sa vie qu’il s’attribue, sans cela sa vie n’aurait aucun but.

Toutefois une rencontre fortuite avec une femme, Veronica, qu’il prend pour la réincarnation de son amour de jeunesse, Laura, va lui donner un nouveau tournant dans sa recherche. Grâce à ses capacités médiumniques, il pourra aller beaucoup plus loin qu’il ne le pouvait. Pourtant, il sera confronté à de nouveaux problèmes qui le dépasseront.

Les régressions de Veronica

A travers elle, s’incarnent différentes âmes ou langages lesquels remontent le cours du temps jusqu’aux balbutiements premiers, une forme de proto-langage. Elle a donc la capacité de recevoir des âmes (ou autre ?) qui passent à travers elle et elle a la faculté de parler des langues qu’elle n’a jamais étudiées ni entendues. Le revers de la médaille est l’influence négative que ses différentes incarnations exercent sur Veronica. En quelques semaines, après de nombreuses incarnations régressives, elle est épuisée, physiquement et mentalement. Elle vieillit prématurément la conduisant jusqu’à la mort si Matei ne stoppe pas net ses expérimentations médiumniques sur Veronica.

Le voilà confronté à de nouveaux problèmes, plus elle remonte le temps du langage, plus elle vieillit et s’épuise. Matei prendra une décision salutaire, celle de se séparer de Veronica alors qu’il ne lui manque plus qu’une seule régression pour atteindre son but et découvrir l’origine du langage. Son amour l’emportera sur sa quête alors que son double lui suggère le contraire.

À ce moment du film, la question à se poser est la suivante : Matei n’est-il pas coincé à l’intérieur de ses propres constructions mythiques sur le langage ou sa conception ? Chose fort étrange étant donné ses capacités sur développées. Il faut lire, en filigrane, ici, la propre limitation des recherches sur le langage liées aux conceptions de son époque et environnement intellectuels.

D’une certaine manière Matei est l’homo religiosus de Mircea Eliade qui, à travers, Veronica peut se connecter à une construction mythique (la réincarnation de l’âme) pour atteindre le sacré. De ce fait, en touchant ici au mythe de l’éternel retour, celui qui permet de quitter la dimension quotidienne pour aller vers le sacré, Matei espère pouvoir découvrir l’origine du langage, mais ce qu’il découvre, en fait, est autre chose. Traverser le langage par une forme médiumnique ne lui permet pas de faire un travail suffisant alors que dans la partie précédente, celle de l’errance, il percevait les concepts logiques sous-jacents au langage. Ceci nous est rapidement signifié avec un plan sur une écriture mathématique. Il avait même la possibilité de prédire le futur.

Dès lors l’autre question qui se pose allégoriquement : est-ce que ces deux parties du film qui représentent deux formes de sa recherche, une quasi scientifique, l’autre plus mystique ne peuvent aboutir ou est-ce Matei, lui-même, qui, enfermé dans ses propres conceptions, ne peut faire aboutir ses recherches ? L’apparente symétrie entre toutes ses recherches est brisée.
Enfin, il y aurait une dernière question à éluder, d’ordre psychologique. Est-ce que la rencontre avec Veronica qu’il prend pour la réincarnation de son amour de jeunesse ne le pousse pas, d’une manière inconsciente, vers une action illusoire, pour ne pas dire délirante, dont le résultat sera le même : la destruction de l’amour au prix de ses recherches, que ce soit avec Laura ou avec Veronica ?

Son double brisé dans le miroir

Toutes ces questions vont se résumer en une dernière discussion avec son double. Si la connaissance est primordiale, elle n’est pas suffisante pour un simple humain mortel. Dès lors se justifie la quête de la recherche nucléaire, de la bombe atomique qui amènera nécessairement une mutation des capacités humaines en même temps qu’une régression nécessaire. Son double lui explique que c’est la raison de son échec, il ne veut pas voir l’enchaînement des causes et des effets comme une nécessité incontournable. Matei refusera cette vision, il ne pourra que briser le miroir en réponse.

Ce qu’il ne sait pas encore, en brisant la glace, il tue son double et se condamne lui-même à une mort certaine. De retour en Roumanie, comme pour signifier, le retour vers l’origine de son propre mythe mais aussi de ses échecs, Matei se verra rattraper par la vieillesse et la mort. Toutes ces capacités, facultés disparaissent. Il s’écroule et meurt.

Tout cela pour rien ? Vraiment ?

La question du temps

Dans ce film le temps est vu sous plusieurs angles. Le premier est celui de l’arrêt de l’humanité vivante et mourante. Matei devient immortel. De fait, il n’est plus sur le même plan que le reste de l’humanité. Le second est celui de l’apparence du monde qui se nourrit d’illusions. Matei peut se retirer hors de ce temps, peu importe le lieu, et développe ses recherches sur le langage, il ne se synchronise plus avec le temps du monde des relations humaines du fait qu’il n’est plus sur le même plan. Le troisième est le temps mystique, celui de Veronica. Il quitte l’errance et se place en un lieu et un temps précis pour pouvoir permettre à Veronica de remonter les langues dans le temps. Matei touche au but qu’il s’est fixé ; il entend et enregistre les premiers langages tels qu’ils étaient parlés réellement.

Le langage est intimement lié au temps. La quête de l’origine du langage est peut-être une quête effectivement vaine ; non pas que la connaissance le soit mais le langage se développe au même moment qu’un temps et une époque précis. Cela ne veut pas dire que son évolution soit linéaire, qu’il passerait d’une forme primitive à une forme plus évoluée. Il est, peut-être, parfaitement adapté aux besoins de l’époque et de la mentalité auxquelles il est dépendant. Il est possible de déchiffrer d’anciennes langues comme l’Égyptien, le Sumérien, mais il est plus difficile de comprendre comment ses langues étaient utilisées, comprises, ressenties dans un monde, dans une société radicalement différente de la nôtre.

L’histoire du film passe par plusieurs modifications temporelles afin de séparer temps et langage comme deux entités différentes lesquelles peuvent être approchées sous plusieurs formes, science et mystique, réalité et illusion, etc. De plus l’immortalité de Matei est une manière de se mettre hors du temps psychologique, le temps humain, pour rejoindre celui des physiciens, le temps non humain. Si nous suivons ce chemin, la connaissance est, par conséquent, le résultat que le temps nous apprend. Et ce n’est qu’au travers de la connaissance que nous pouvons comprendre le temps. Une boucle quasi parfaite en somme. Le langage, en tant qu’élément temporel, jouxte et traverse la raison et l’intuition, et, dont nous avons plus ou moins conscience qu’il porte en lui-même quelque chose d’ambigu, son double qui n’est autre que le temps. Le temps est à la fois réel et imaginaire, humain et non humain tout comme le langage. Et le langage est une partie extraite du temps.

Vue sous cet angle la quête de l’origine du langage, pour Matei, revient à chercher l’origine du temps. Elle lui échappe parce que l’origine n’est pas le début mais une boucle répétitive. En même temps que Veronica remonte le temps du langage, elle vieillit prématurément.

« Les scientifiques rencontrent des difficultés fécondes avec la notion générale d’origine, qu’elle concerne la matière, la vie, la conscience, l’homme, la pensée. Car la science a besoin, pour se construire, d’un réel, d’un « déjà là ». Elle correspond à l’émergence d’une chose en l’absence de cette chose. C’est donc un point de rencontre entre l’être et le néant, un contact entre le tout et le rien ; rien n’est encore, et quelque chose advient. L’origine, un néant dont quelque chose doit sortir, comme si l’être était déjà contenu en lui. Elle constitue donc une singularité ontologique par le fait qu’elle suppose la non-présence dans la mise en présence même, en même temps que la potentialité de la présence au sein de l’absence. Or cette singularité-là, la science n’est pas capable de la saisir et à même beaucoup de difficulté à lui donner un statut permettant de la traiter. Dès qu’elle en parle, elle invoque implicitement une sorte de « cuisse de Jupiter » constituée des ingrédients préalables qu’il faut ajouter à l’histoire pour comprendre l’origine dont il est question. Tout commencement lui apparaît comme une conséquence : il achève quelque chose. » (Étienne Klein, Les tactiques de Chronos)

l'homme sans âge, film de Francis Ford Coppola, 2007