L'annihilation

par jean-marc juin

Tout doit disparaître : le texte, les sons, le sens, les phrases, la grammaire pour enfin espérer apercevoir l'horizon.

L'interférence

Chaque mot est une interférence pour lui-même. Il s'insère dans le jeu de la signification par strates successives à la poursuite du sens caché dans le son. Dans chacune de ces couches il perd un bout de ce qu'il connaît comme s'il fallait qu'il soit son propre palimpseste. Il s'oublie. Le mot seul n'a pas de sens connu, il n'est qu'un agrégat de sens plus ou moins connus, plus ou moins perdus. Il est l'art d'une logique de répétition et une tautologie de la fragmentation. Il est le matériel organique d'une transmission qui s'accroche à lui, encore enfermée à l'intérieur du sens caché où il espère faire entendre le signe.

Lorsqu'il fait signe, il devient différent du mot, englobant dans celui-ci et le signifiant et le signifié (Saussure), ou, selon le grammairien indien Bhartrhari, contenant l'expression individuelle rattachée à sa racine universelle. Pour ce dernier l'universel, ou jati en sanskrit, n'est pas « ce qui peut s'appliquer à tous et à toutes » (wikipedia), « ce qui peut embrasser la totalité des êtres et des choses » (cnrtl, centre national de ressources textuelles et lexicales). Il est, au contraire, un choix fait par défaut à cause du manque de certains concepts liés à l'utilisation de la langue. Une vache se définit par certaines caractéristiques qui lui sont propres. Un autre animal ayant les mêmes caractéristiques indique que ces deux animaux pourront entrer dans une classe plus générale, celle des vaches. Cependant, la manière dont nous utilisons le langage nous empêche d'exprimer les caractéristiques communes et individuelles à chaque vache. Ce serait définir en même temps et ce qui est similaire à chaque vache et ce qui lui est propre. De fait, l'universel ou jati exprime ce qui est similaire en gommant, en quelque sorte, les traits particuliers de chaque vache appartenant à la classe des vaches alors qu'il faudrait pouvoir exprimer une double propriété et universelle et individuelle (voir les explications de Sharda Narayanan dans son livre vakyapadiya, sphota, jati and dravya).

Les deux combinés donnent : l'universel signifiant, l'individuel signifié. L'universel signifiant est un liant. Il agglutine de nombreuses significations non pas clairement définies, mais sous formes de schémas aux contours flous. Ainsi ce liant peut construire et fabriquer des sens qu'il donne à des images, des émotions, des mots, des notions qui ne correspondent jamais au mot lui-même, à ce qu'il est censé dire par sa définition. L'individuel signifié se compare, en conséquence, à l'expression du rêve. Durant notre activité diurne, nous agrippons tout une série de significations puis durant le rêve ces significations sont liées entre elles en une sorte d'histoire le plus souvent saugrenue. Si le liant est une activité universelle, l'expression qu'elle signifie, elle, est individuelle. Faire signe se résume, d'une certaine manière, à l'activité créative du lien.

Le signe reflète, réfléchit la direction voulue et amenée par la personne qui l'écrit ou le prononce. Tel le passeport de l'exilé de Brecht, c'est une forme extérieure qui lui fournit le sens. Il perd ainsi le réel qu'il tente de transposer pour apparaître comme l'administration d'un langage qui le désincarne de sa personnalité. L’être croit posséder un langage parce qu'il parle mais, en fait, c'est le langage qui le possède et le conduit. L’être n'est qu'un passeur, un entrebâillement de l'expression. Il se transforme en un mot-valise qui transporte quelque chose qu'il ne contient plus : ni le mot ni son énoncé ni le signe. Il prend cette forme usuelle parce que le mot-valise s'inscrit dans l'ailleurs de la compréhension. En enlevant et ce qu'il signe et ce qu'il “valise”, le mot ne dit plus rien. Il n'est qu'une technique, un sigle.

Le sigle est le parfait corollaire technique du signe. Il en réduit sa polysémie. Sournoisement, ils s'assemblent dans le mot-valise et se modifient en une sorte de balise ayant le sens de l'expression. Ils annoncent une identité qui ne leur appartient pas et qu'ils se chamaillent. Ils s'approprient le matériel organique de la transmission par intérêt et saisissement de l'apparence. Ils clament, chacun à leur tour, être le mot même du langage tout en retirant à l'autre toute propriété en affirmant que l'autre est l'interférence. Ils se désignent mutuellement comme directions de l'expression parce qu'ils ne veulent pas se vider du sens qu'ils entendent délivrer.

Si le mot est vidé de tout sens, il reste encore quelque chose qui lui est propre : la lettre. Chacun sait ce qu'elle représente mais en lui enlevant, à son tour, sa représentation, qui est une projection graphique, il ne restera plus qu'une chose du genre dessin qui ressemble à s'y méprendre à une forme. Celle-ci signifie encore quelque chose, ce fameux sens caché que beaucoup tentent d'entendre et voilà que sa délivrance définit soit un code accepté soit une expression personnelle ; le plus souvent, elle est un mélange des deux.

Lorsque plus rien ne représente et le mot et ses lettres, il ne peut plus s'inscrire sur n'importe quel support. Un “   ” apparaît, un trou, un vide. Ce trou définit quelque chose de précis : c'est l'endroit même où se loge l'interférence. Ce qui, peut-être, doit se faire entendre sans qu'aucun son, aucun signe ni aucune balise ne soit là pour le signaler.

La valise

Le mot-valise, formé par un ensemble de signes et de sigles, se ratatine en une définition originale de l'expression laquelle est à la fois un mélange, une compression, un ajout, un mixage, une réduction, une contraction, une substitution, une élongation, une interférence de ce qui doit être dit. Il n'est en rien précis, il est une vague représentation qui ouvre la porte à une série d'interprétations qui ont toutes un sens possible. Il veut être la validité de la démonstration qui déboucherait sur la vérité alors qu'il n'est qu'incertitude et dégradation, apparition et perte de sens continuelles.

Charmées par cette élégante construction à la “Monsu Desiderio”, de plus en plus de personnes voudraient en faire un symbole afin d'être la partie manquante, et, de leur union naîtrait la véritable expression sensée du mot qui serait le sigle. Ainsi il n'existe plus une seule forme de perception, de création qui ne soit pas symbolique ! Le mot devient alors cet étranger qui ne parle plus à l’être qui l'énonce ou à l'objet sur lequel il est inscrit. Dépossédé de toute identité, il perd toute envie de réalité au détriment du symbole. Il n'y a plus de reconnaissance, d'appartenance. Le mot, devenu malade du sens par le biais du symbole, s'offre à l'autre qui tente de le guérir pour en dénicher l'expression significative. C'est comme si l'humain ne pouvait être plus qu'humain que s'il est dans sa voiture.

Cette organisation sociale du symbolique, sursaturée de sigles, est l'essence même du mot-valise. Sorte de contrat immatériel qui scinde toute chose, tout être en un manque à la recherche de son lien d'expression significative indispensable et complètement intégrée à notre monde. Vivre sans cet autre qu'est l'organisation sociale du symbolique qui nous unit, nous lie, c'est supprimer, sevrer par la violence ce qui nous manque. C'est défaire l’être de toutes ses capacités d'expressions. C'est lui enlever une partie de lui-même.

Le mot-valise s'emploie, dès lors, comme un réflexe pavlovien. Il n'est plus ce mot qui exprime quelque chose, cette langue, ce style par exemple mais une valise de mots que tout un chacun transporte, que tout le monde peut vérifier. Un cadre parfait pour l'expression de ce qui est connu sans aller au-delà –d'ailleurs, dans celui-ci, la métaphysique ne peut être que l'échec même du réel défini par les mots contenus dans cette valise. Il est tout, à la fois tout le monde et personne. Il appartient à la communauté qui l'utilise comme référence à sa propre norme. Il est parfaitement observable et dicible, démontrable et applicable. Sa grammaire est communication et son information est technique.

Perdre

Derrière les horizons cachés, surgissent, près de quelques furtifs dessins, aux contours illuminés par la lumière, les traces de futures expressions dont les lois, encore secrètes, n'indiquent pas une direction. Les orbes ensorceleurs du sens agglutinent ces figures inscrites en un seul et unique symbole : celui qui n'a pas encore été nommé. Il pénètre la conscience comme l'eau le sucre. Ces inscriptions, serties de leurs histoires non encore contées, protègent silencieusement l'équilibre que perturbe l’enchevêtrement des futures lettres, avides de sens à connaître. Pâles lumières d'un savoir encore éloigné, elles se mélangent lorsque le regard de l'esprit croise dans ce miroir fragmenté l'écrit qui s'approche du mot.

Spéculaires sont les poussières qui recouvrent ces inscriptions à la recherche du mot. Elles se transforment en fines gouttelettes cristallines qui survivent aux textes. Ces ondées liquides existent comme un secret à découvrir tant elles sont perdues dans les broussailles de l'entremêlement des savoirs, elles courent et voltigent vers ce qui fut et ne fut jamais. Elles scindent la signification en parois pulvérisées où s'inscrivent les premiers canaux d'un assemblage morcelé : fleurs allusives annonçant les temps nouveaux, elles arrivent chargées de sens qui ne sont plus suspendus partout et nulle part. De cette myriade de couleurs sensuelles, elles commencent à se souder entre elles en une danse sacrée où se condense l'amoncellement des traits.

Lorsque le mot, qui n'a pas encore de nom apparaît, transformé par les traits condensés, se modifie en bribes de lettres, le sens parvient à l'éclat telle une lumière scintillante. Il n'est plus le souffle de l'ombre et il n'appartient plus déjà au savoir. Désormais il possède ce que personne ne veut réellement. Ces bribes de lettres, qui ne sont pas encore des mots, recueillent les poussières significatives et transmettent le vertige de cet étrange message qui commence à s'exprimer. Il s'échappe d'elles une plénitude qui se transpose partout où elle le pourra mais, surtout, là où le substrat qui supporte ces traces de souvenirs peut annoncer le rêve surpris d'un semblant de texte.

Les vestiges de ces projections graphiques, nées de traces sensuelles, chuchotent à la lettre son devoir : entamer le code spéculatif des turbines cervicales, se détacher de la tourbe des traces pour aller vers l'éclat du trait. En une vision accélérée, les sens, non encore clairement définis, tourbillonnent telles ces ondées liquides dont le désordre sulfureux questionnera pour longtemps l'esprit de la lettre qui se voit en miroir dans le rêve. Entre frottements suaves du souffle et les perles cinglées d'un lyrisme discontinu qui explose, le rythme percussif des traits s'énoncent dans une cavité buccale pour s'élancer dans le dire.

Le son est la trace sonore de la projection graphique du trait qui est en train de se construire. Là, au seuil des fréquences basses et hautes, vogue l'incroyable façon de fabriquer une parole creusée. Elle reçoit et de l'onde et de la graphie projetée des formes qui se détacheront petit à petit de tout lien avec le réel. La lettre, devenue attachante, veut acquérir le sens par goût du détachement. Elle ouvre la potentialité de ce fluide flou et orage musical qu'est le texte. A chaque “son” où se pioche le trait un système labyrinthe s'élabore, à chaque dédale de lumière sonne la préhension de mots qui ne sont pas encore avec l'humain. La compréhension ne se répercute pas encore dans celui-ci. Moment intense de perdition.

Dé-li-re, dé-li-er

Les traits assoiffés de mots se perdent en un long et lent écho. Ils se répètent à l'infini dans le son ; leur quête est celle du sens. Le sens est comme une morsure aux ailes éparses, il laisse sur le texte quelques traînées de compréhension tout comme le serpent traîne sur le sol sa vague. La direction du trait s'achemine sur le dédale du sol en une myriade de souffles hétéroclites, de poudres scintillantes. Là et ici, au loin et partout, de petites morsures graphiques recouvrent les chemins comme une voix à prendre, une direction qui crayonne la terre telle un labour qui de l'incarnat veut le doré.

Traces perchées sur la cadence d'une horloge atrophiée de son temps, tout se fige en une écriture. Elle couvre la vibration telle un masque au passage obligé, il n'est plus que le métronome de l'écoulement. Alors le chemin tracé, qui se prend avec l'humain, se compare à la temporalité : il se replie sur lui-même pour former une limite. Les codes du sens surgissent de cette folie qui s'allie aussi bien avec le temps qu'avec l'espace. Lorsque la jonction arrive, ce lieu qui indique et la clairière du bois et celle du sens, le mot se détache du reste. Déchu de son universelle intemporalité il se replie vers la mémoire, l'histoire.

Message hiératique d'une expression en train de s'ouvrir, il est flux et reflux de l'ignorance et de la connaissance. Il s'achemine dans un en dehors qui se veut absolu, détaché de tout, autonome et indépendant. Il plaide l'universel comme forme d'expression de son unique sagesse. Il multiplie les contenus et diffuse avec pédagogie la sérénité de son univers utopique : s'unir avec celui, celle qui recevra comme indication la compréhension.

La compréhension vibre par le biais des traits, transmutés en cordes de résonances. Elle rebondit entre chaque trait telle une cascade de voyelles qui se bousculent en de multiples vagues sonores et liquides. Atteignant les rivages de la vibration du trait, elles éclatent, une à une, le sens qu'elles contiennent. Ce sens, d'abord ombre, inexistant, souffle vers lui-même afin de dégager sa forme cristalline enchanteresse : joyeux ballet de rayons lumineux qui éclaircissent les cordes vibrantes de la mélodie du sens. Il dessine tout autour de ce doux rayon de lumière sa forme dansée. Rythmes et scansions des vagues s'étalent jusqu'aux vibrations afin d'entonner la figure. Elle construit, à son tour, les rebords qui délimitent le plein du vide, le sens du non-sens, le quelque chose du rien. Les perceptions récupèrent cette figure, née de la danse des formes, et séparent le précipice du vide en le bordant en un précipité du sens, quitte à le figer. Une langue musique s'annonce comme l'articulation d'un temps où ni l'une ni l'autre ne sont séparées (voir les néandertaliens chanteurs).

Vertigineux bords de la lumière où plane l'accord mystérieux des phrases notes. Ces divinités liquides et harmonieuses entament déjà la discussion sur ces balbutiements intempestifs. De rares et furtifs rayons de connaissance vacillent et les éclaboussent, ils leur donnent la fraîcheur d'une cascade de mots, véritables cristaux liquides aux reflets multiples de mille et une histoires à scander.