Le paradoxe du grand-père de Fry : Futurama

par jean-marc juin

L’histoire

N.B : je m’appuie sur la version française de la série pour écrire cet article.

Épisode : Tout se termine bien à Roswell

L’équipage du vaisseau assiste à l’apparition d’une supernova. Fry fait cuire du pop-corn au micro-ondes dans un emballage en métal qui, en se mélangeant avec des particules de la supernova, les transporte le 8 juillet 1947. Ils atterrissent alors à Roswell. (source wikipedia)

Supernova et pop-corn ou comment voyager dans le temps

Fry et ses amis décident de voir un spectacle inoubliable, l’explosion d’une étoile en supernova. Bender demande à Fry de préparer les pop-corn pour assister au spectacle. Il y a des films à pop-corn et d’autre pas comme il y a des supernovas à pop-corn. Emballé dans un sachet de type métallique, aluminium, et malgré l’étiquette qui recommande de l’enlever avant de mettre le pop-corn au four à micro-ondes Fry met directement le pop-corn avec son emballage dans le four. Le four émet des éclairs puis diffuse un étrange rayon bleu ; ce dernier va croiser le chemin d’un autre rayon, rouge, celui de la supernova. Leur rencontre va causer une ouverture dans l’espace-temps et conduira l’équipe de Futurama dans le passé, en 1947 et, très précisément à Roswell.

Cette déchirure spatio-temporelle, composée de gravitons et de graviolis (sic!), est ouverte pendant 24 heures. Il leur faut un autre four à micro-ondes sinon le retour sera impossible.

Les mythes liés à Roswell

En quelques minutes, quelques-uns des plus grands mythes liés à Roswell, aux ovnis, à la zone 51 et au voyage dans la lune vont être balayés et se télescoper avec cet épisode de la série. Les références sont nombreuses, je vous laisse les découvrir. Elles ne sont pas toutes présentées ici.

A la suite de ce malencontreux accident, le vaisseau atterrit tant bien que mal sur Terre le 9 juillet 1947. Bender ayant refusé de mettre une ceinture de sécurité au prétexte qu’elle a tué plus de gens qu’elle n’en a sauvé se retrouve éjecté du vaisseau. Il est déchiqueté en plusieurs morceaux. Leela demande à Zoïdberg de récupérer les différents morceaux de Bender. Fry se charge de récupérer la tête de Bender.

Alors que Zoïdberg s’imagine adulé pour avoir retrouvé tous les morceaux de Bender, ce dernier est capturé par l’armée Américaine. Les pièces de Bender sont prises pour une soucoupe volante et Zoïdberg est la fameuse créature de Roswell.

Le président Truman arrive en secret, enfermé dans une caisse. Sa venue est top secret, connue seulement de quelques militaires, scientifiques et d’un journaliste qui voit des complots partout mais que personne ne croit. Le journaliste photographie Truman et la photo ressemble étrangement aux fameuses photos d’ovnis où nous ne voyons que quelques points.

Truman questionne Zoïdberg sur ses intentions réelles : « Rendez-vous ou vous mourrez. Si vous voulez la guerre, c’est nous qui nous rendons. » Il répond vaguement. Il décide alors de l’autopsier à l’ancienne. Ce qui réjouit Zoïdberg. Son autopsie est une parodie de la célèbre vidéo d’autopsie d’un extra-terrestre, elle est tout simplement délicieuse.

Les militaires ont reconstruit le soi-disant vaisseau spatial à partir des pièces récupérées de Bender. Truman décide de l’envoyer dans la zone 51. Un des militaires lui demande ce qu’ils doivent faire du décor pour faire croire qu’ils ont marché sur la lune. La réponse du président vaut son pesant d’or : « Eh bien nous n’avons qu’y aller pour de bon ! Créez la NASA et dites-leur de se bouger les fesses ! »

« Mais exister, c’est tout ce que je sais faire. »

Pour comprendre la complexité à laquelle sera confrontée Fry, le paradoxe du grand-père, il faut expliquer son histoire et celle du paradoxe du grand-père.

« Le paradoxe du grand-père est un paradoxe temporel dont le but est de rendre compte du caractère problématique ou improbable du voyage dans le temps rétrograde : un être humain retourne dans le passé et tue son grand-père avant même que ce dernier ait eu des enfants.

Le premier niveau du problème est le plus évident : en tuant son grand-père, le voyageur n’a pas pu venir au monde. Mais, dans ce cas, comment a-t-il pu effectuer son voyage et tuer son grand-père ? Le second niveau est encore plus complexe : comme le voyageur n’est jamais venu au monde, il n’a pas pu faire le voyage pour tuer son aïeul. Donc ce dernier a survécu et le voyageur a pu naître. Et puisqu’il est né, il est en mesure de tuer son grand-père… » (source wikipedia : paradoxe du grand-père)

La série se situe dans les années 3000. Fry est un homme du vingtième siècle cryogénisé par erreur il se retrouve au trentième siècle, soit 1000 ans plus tard. Revenu en 1947, Fry est heureux à l’idée de rencontrer son grand-père. Le professeur Fansworth lui interdit formellement toute interaction avec son grand-père au prétexte de causer le fameux paradoxe du grand-père.

Fry, comme pour le pop-corn, aura du mal à suivre les conseils du professeur et va plonger dans une sorte de paranoïa laquelle va l’obliger à vouloir surprotéger son grand-père mais tout ce qu’il réussit à faire, c’est le mettre en danger pour, finalement, le tuer. Il l’enferme dans une maison isolée qui se révèle être le lieu d’un essai de bombe atomique. Ce qui a pour conséquence de tuer son grand-père.

Pourtant il ne disparaît pas. Mystère. Il réconforte sa grand-mère qu’il avait croisée auparavant. Petit à petit nous découvrirons que Fry est son propre grand-père puisqu’il a couché avec sa grand-mère qui ne l’est pas.

Au diable l’histoire !

Le professeur, accompagné de Leela, sont à la recherche d’un four à micro-ondes. Dans un magasin de vente d’objets électroménagers, la référence au système patriarcal avec la femme au foyer comme modèle, est judicieusement mis en scène à l’aide d’un vendeur, de son discours et d’une gazinière, four, thermostat, table à repasser et compartiment pour prendre un bain de pieds : « puisque comme toutes les femmes, vous passez des heures au fourneau. » Elle réagit fermement face à cette accumulation de préjugés masculinistes ; ce qui ne l’empêchera de comparer Leela à une hystérique et, le vendeur ne voudra parler plus qu’à l’homme.

Après ce passage savoureux, Le professeur et Leela se demandent s’ils vont trouver quelque chose qui ressemble à un micro-ondes. Leela voit une antenne parabolique, propose au professeur de la récupérer. Il refuse, car il y a un risque de modifier l’histoire.

A nouveau dans le vaisseau, et après l’épisode de Fry, l’équipe n’a pas de micro-ondes. Le professeur leur propose de prendre l’antenne parabolique. Fry lui demande si cela ne risque pas de changer l’histoire. Le professeur en déduit qu’un détail de l’histoire ne changera pas l’histoire générale : « déguerpissons au plus vite, et, au diable l’histoire ! »

Ils attaquent la base de Roswell, récupère les différents éléments de leur histoire : ZoïdBerg, une partie de Bender recomposée en soucoupe volante, l’antenne parabolique. Ils peuvent enfin retourner chez eux sauf que la tête de Bender tombe. Ils ne peuvent pas la récupérer au prétexte de rater l’entrée dans le vortex.

De retour dans leur temps, ils pleurent Bender. Fry a une idée. Ils décident de récupérer sa tête qui est enfouie quelque part dans Roswell. Ils la trouvent et tout rentre dans l’ordre. Le professeur conclue : « Et si même l’histoire se fiche que ce vieux dégénéré de Fry soit son propre grand-père, c’est pas nous qui allons en être malade. »

La question du temps

Dans cet épisode de la série le temps est d’abord vu comme une constante à laquelle lui est corrélée l’histoire de l’humanité laquelle est aussi une constante non modifiable. Celle-ci ne doit pas être bouleversée afin de ne pas créer une nouvelle histoire, une bifurcation de son parcours créant ainsi deux histoires parallèles. Si une personne voyage dans le temps, cette dernière ne doit en aucun cas influencer l’histoire qui doit se dérouler telle quelle. Rien ne peut être modifié au risque de défaire l’histoire connue pour en fabriquer une nouvelle. Cette idée est exprimée de nombreuses fois, Bender la résume assez bien : « Arrête d’interférer avec l’histoire ou alors, à notre retour, il va falloir apprendre plein de nouveaux noms de présidents et de rois. »

Dans cette première partie, le temps et l’histoire sont deux éléments différents mais aux propriétés communes. Si le temps est considéré comme une constante, l’histoire humaine qui se rattache à lui doit aussi être vue comme une constante qui ne doit en aucun cas être altérée.

La seconde partie de l’épisode va proposer une vue complètement différente. Lorsque Fry et ses amis découvrent qu’il est son propre grand-père et que cela ne semble en rien modifier le cours de l’histoire, le professeur en conclue qu’un événement particulier n’influence par le cours général de l’histoire.

Nous quittons progressivement la notion rigide de constante pour l’histoire où rien ne peut être remanié au profit d’une conception plus souple où un événement mineur n’altère pas le cours général de l’histoire.

Il est possible de pousser la métaphore un peu plus loin. Lors de la scène finale de Roswell, l’équipe récupère des bouts de leur histoire (Zoïdberg, le corps de Bender, l’antenne parabolique) afin de la continuer et de remettre tout dans l’ordre. Ces bouts éparpillés de leur histoire sont, eux-mêmes, les constituants de notre propre histoire lesquels deviendront de grands mythes populaires.

Autrement dit, l’histoire ne raconte pas une histoire ni ne décrit une constante historique, similaire à notre perception et compréhension du temps ; elle est constituée de multiples morceaux qui s’assemblent et se désassemblent continuellement. Dès lors l’agencement de ces morceaux, lesquels formeraient l’agencement constant du déroulement dans le temps, a une importance moindre à une échelle microscopique puisque l’aspect général, macroscopique, n’est que la formation et la déformation continuelle d’un ensemble de morceaux d’histoires dont l’Histoire, avec un grand H, ne fait qu’émerger dans notre esprit avide de mettre de l’ordre, un point d’observation qui décrit sans erreur et sans cesse ce que nous espérons être, à la fois comme expérience et observation de cette même expérience. Ce qui ouvre de nombreuses perspectives, laisse rêveur et autorise, aussi, des accidents comme le fait que Fry soit son propre grand-père sans que cela n’altère le cours général de l’histoire et la sienne en particulier.
En creusant encore un peu plus, ces deux conceptions de l’histoire dans le temps peuvent être comparées à ce dur et ancestral combat entre l’oralité et l’écriture.

« L’écriture fait du conte un texte définitif, alors que, raconté oralement, il n’est jamais le même puisqu’il ne peut être mémorisé mot à mot. Le texte du conte transmis oralement est perpétuellement ouvert, expansif et imparfait. Ce caractère constitutif permet d’expliquer l’habitude, voire la manie qu’avaient les collecteurs anciens de fabriquer de « belles » versions, en complétant celles qu’ils recueillaient les unes par les autres. Le procédé est courant chez les Grimm (les frères Grimm), qui enrichissent une version par une ou deux autres. C’est un procédé de lettrés, habitués de l’écriture, qui fournit un texte plein, saturé, clos sur lui-même. Ils ne peuvent concevoir un texte sans cesse remis en jeu, ouvert, voire béant, qui ne sera plus tout à fait le même à la performance suivante et que la transmission modifie sans cesse. » (Nicole Belmont, poétique du conte)

Futurama, série télévisée animée, créée par Matt Groening.