Les restes du temps : only lovers left alive

par jean-marc juin

L’histoire

Dans les villes romantiques et désolées que sont Détroit et Tanger, Adam, un musicien underground, profondément déprimé par la tournure qu’ont prise les activités humaines, retrouve Eve, son amante, une femme endurante et énigmatique. Leur histoire d’amour dure depuis plusieurs siècles, mais leur idylle débauchée est bientôt perturbée par l’arrivée de la petite sœur d’Eve, aussi extravagante qu’incontrôlable. Ces deux êtres en marge, sages mais fragiles, peuvent-ils continuer à survivre dans un monde moderne qui s’effondre autour d’eux ?

Voir le monde comme le temps le verrait

Adam et Eve, les deux héros du film, appartiennent à la race des êtres immortels puisqu’ils sont des vampires. L’immortalité est la perception ancienne pour ne pas dire première du voyage dans le temps. Dans notre monde moderne basé sur la conception scientifique le voyage dans le temps est de nature technique et se résout par une approche mécaniste donc physique – divers exemples ont été vus dans les pages de ce blog.

L’immortalité du corps est la forme ancienne de voyage dans le temps. L’immortalité est présentée comme un élément ambigu : à la fois positif et négatif. En effet, l’immortalité du vampire est perçue comme quelque chose de négatif puisqu’il a besoin du sang de l’autre pour survivre alors que l’immortalité de la quête de l’alchimiste, par exemple, est perçue comme positive puisqu’elle est le résultat d’un travail de recherche.

Quoiqu’il en soit, la quête de l’immortalité du corps est une façon de le transformer à travers le temps, de modifier son cours naturel à défaut de savoir comment modifier le temps lui-même ou de le comprendre plus simplement. La version scientifique actuelle basée sur le concept de voyage dans le temps ne parvient pas à résoudre le problème du temps mais à énumérer ses propriétés physiques afin de pouvoir modifier l’une d’elles. Le temps nous échappe toujours.

Adam et Eve, du fait de leur immortalité, incarnent d’une certaine manière le temps qui s’observerait lui-même ainsi que ses effets à travers son propre prisme qu’est l’humain vivant. Pourtant le temps n’est pas un objet qui se pense par lui-même, il est présent, reflète une réalité a-temporelle dont le vivant humain est la seule entité capable d’en attester la présence. Adam et Eve, marginaux, intellectuels et artistes confirmés, se perçoivent eux-mêmes comme le temps, comme une possible incarnation du temps ; leur immortalité leur offre la possibilité de goûter à l’a-temporalité.

Pour arriver à cette idée d’a-temporalité que le film retranscrit superbement, il a fallu modifier la manière de vivre de quelques êtres humains pour en faire des êtres immortels. C’est, peut-être, le tour de magie le plus capricieux du temps si vous acceptez un instant que le temps s’incarne dans une volonté. Dès lors Adam et Eve, témoins a-temporels de l’évolution de la culture parviennent à ressentir ce qui est intemporel au sein même de l’humanité tout en n’étant plus tout à fait humains.

Une nouvelle impossibilité s’exprime ici. En effet, en quittant les rivages du conte filmé l’idée d’outrepasser certaines lois fondamentales de la nature ou ressenties comme telles exige une transformation profonde de la nature humaine. Pour le vampire, le sang devient ce véhicule de transformation. Pour le monde moderne et scientifique, c’est en franchissant les lois de la physique, lesquelles deviennent des propriétés indirectes de la preuve de l’existence du temps, qu’il est possible de manipuler les données du temps. Dans un cas comme dans l’autre, le temps est perçu comme une réalité dont la structure et la construction est intimement liée au monde auquel il se rattache. Il existe, peut-être, un modèle absolu, en dehors de ce monde, un je ne sais quoi d’inexprimable, d’inatteignable.

Le temps humain pour se percevoir lui-même et voir le monde dans lequel il est plongé désire une mutation de la structure du vivant. Ainsi sans jamais pouvoir atteindre l’idée de cet absolu temporel, l’humain tente d’altérer le vivant, ses lois fondamentales pour s’en approcher au plus près or ce qu’il découvre ce n’est pas un absolu, mais ce qui fonde même l’humanité.

Là où se joignent les cultures

Adam et Eve vivent de manière complètement détachés, hors du temps. Ils ne peuvent vivre éveillés que la nuit, et, le jour est le rêve de leur sommeil. Séparés du reste du monde, ils habitent de manière quasi fantomatique des villes aussi mystérieuses que mythiques.

Tanger, au Maroc, pour Eve, la mythique capitale culturelle officieuse qui a vu passer de nombreux artistes et intellectuels : Matisse, Delacroix, Paul Bowles, la beat generation. Elle représente, avec Eve, la plus âgée du couple semble-t-il, la quintessence accomplie de la culture ancienne et moderne, à la source d’une partie de la contre-culture américaine.

Détroit, aux États-Unis, pour Adam, autre capitale mythique culturelle et musicale, berceau de la Motown, de la techno et du punk. Marvin Gaye, Iggy Pop, Eminem, Aaliyah et d’autres éminents artistes y ont fait leur début. Elle représente, avec Adam, le plus jeune du couple, l’accomplissement musical de la culture musicale populaire.

Pas étonnant que ce couple d’immortels vive dans ces deux villes où s’expriment un même amour pour la musique, la culture qu’elle soit populaire ou underground. En joignant ces deux villes aussi différentes au sein du couple d’Adam et Eve, Jim Jarmush nous livre un lien important entre deux mondes, deux cultures qui se rejoignent dans les histoires perdues que le temps trace.

La mélancolie d’Adam exprimera à plusieurs reprises au cours du film cette culture perdue et qui nous manque. Capable de percevoir dans le temps ce qui est le propre de l’humanité, il a su enlever les scories inutiles qui obscurcissent et envahissent le monde des humains lesquels ne sont plus, pour lui, que des zombies, coincés dans un présent perpétuel et une histoire approximative ; des êtres ayant égaré ce qui fabrique leur humanité même et ce qui perdure dans le temps : l’amour et la culture.

En quelque sorte, Adam et Eve sont les lointains héritiers de cette dignité humaine tant chérie par Pic de la Mirandole. Eve personnifie le mieux cette élévation vers la dignité. Alors qu’Adam cherche à se suicider à l’aide d’une balle en bois de 38mm, Eve lui offrira un oud antique fabriqué avec le même bois que la balle. Transformer la mort en vie, la laideur en beauté. Elle ne cesse de lui dire : au lieu de descendre, il faut monter, s’élever.

Le temps est une drogue douce et dure

Au cours du temps, Adam, Eve et Marlowe, un autre vampire dont le nom est une référence directe à l’œuvre de Shakespeare, ont su évoluer et se séparer de leurs instincts les plus féroces. Ils ne boivent plus le sang de leurs victimes humaines mais boivent du sang qu’ils achètent de manière illégale auprès de banques du sang ou de docteurs complices qui connaissent leur secret et les protègent. Le sang est devenu un breuvage délicieux qu’ils sirotent délicatement dans un verre de cristal. L’effet qu’ils ressentent en le buvant est proche de l’extase ressentie en prenant une drogue. L’allusion à leur état de drogués est mise en avant dans plusieurs scènes du film.

La sœur d’Eve, Eva, quant à elle, est la plus jeune du groupe. Elle contrôle mal ses instincts violents et peut boire à l’ancienne une victime humaine. Ce qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes liés à notre monde actuel.Faire disparaître un corps sans être accusé de meurtre, et, qui plus est, ne pas se faire prendre comme vampire ! Autrefois, il était beaucoup plus facile de faire disparaître un corps alors qu’aujourd’hui… La fougue d’Eva oublie de prendre en compte l’ensemble de ces données. Elle sera, une fois de plus, rejetée.

Ce sang qu’ils boivent est le temps qu’ils gagnent en prolongeant leurs vies. L’effet ressenti, celui qui les amène vers l’extase est celui de cette perpétuation du temps. Vivre plus longtemps, durant des siècles, des millénaires est devenu une drogue dure qui procure un intense plaisir. Cette soif est pourtant insatiable, impossible à arrêter tout comme le temps l’est selon notre perception humaine. Durant cet instant d’extase ils sont comme le temps.

Cette soif insatiable me rappelle ces quelques vers de Rûmî :

« En moi un poisson assoiffé / qui ne trouvera jamais assez / les raisons de sa soif. »

Elle ne peut s’arrêter qu’avec la mort, la fin du temps. Aujourd’hui les immortels vampires peuvent simplement mourir à cause d’un sang contaminé – Marlowe mourra par du sang contaminé. Ils ont besoin d’un sang pur, non contaminé, pour pouvoir continuer à vivre avec le temps comme allié. Au contraire des humains où la mort signifie la fin de la vie, la mort chez les vampires signifie la fin de leur quête du temps.

La musique est l’amorce de l’a-temporalité

La bande son accompagne remarquablement le film laquelle dessine l’ambiance générale d’un paysage hors de la vie et nous amène vers une perception sensuelle et intemporelle. La scène introductive du film est saisissante de ce point de vue. Le tournoiement d’un vieux 45tours est confondu avec celui du monde fixe qui se met à tourner aussi. Les étoiles deviennent les sillons de ce 45tours tandis que les paroles de Funnel of love symbolisent les deux personnages principaux, figés dans leur immortalité amoureuse de vampires alors que la caméra tourne autour d’eux, d’abord en un large plan qui se rétrécit en tournoyant, tournoyant au fur et à mesure que nous nous approchons de la profondeur de leur amour. Tel est l’entonnoir de l’amour (funnel of love).

Cette scène se terminera par la vie qui appelle Adam sous les traits de Ian, un ami humain qui est chargé de lui trouver de vieilles guitares électriques. Pour Eve, la scène se finira par l’observation lointaine de la vie humaine, vue du haut de son balcon à la manière d’un être quasi divin.

Dans une autre scène du film, la musique est vue comme un moyen de se détacher du monde, de créer un temps différent, de se retrouver dans un ailleurs a-temporel. Lorsque la vie se rappellera à Adam, une nouvelle fois, sous les traits de fans du musicien underground qu’il est lesquels sonneront chez lui ce dernier exprimera une angoisse réelle à la vue de cette vie qui ne cesse de le solliciter. S’il répond à cet appel, cela peut l’entraîner vers des affres vampiriques qu’il ne veut plus vivre d’où cet isolement sonore qui le protège du monde extérieur.

Le bruit de la ville, le grouillement de la vie est quasi absent du film. Nous en percevons quelques bribes, ici et là, un concert, une sonnerie, les paroles lointaines d’une caméra de vidéo surveillance, des personnages qui ne s’expriment presque pas dans les rues de Tanger ou ailleurs. La seule chose qui les ramène vers le foisonnement de la vie est la vue du sang chez des humains blessés. Ils ont envie mais se retiennent.

La musique s’associe à la fabrication d’une notion a-temporelle dans le film. Elle est l’élément intemporel de la culture humaine tout comme la littérature, la poésie que nous retrouvons comme des invariants tout au long de l’histoire de la culture humaine. Adam transforme la musique en une amorce d’une expression a-temporelle. Il se sert de celle-ci pour créer une dimension a-temporelle, une enveloppe protectrice, qui lui permet d’accéder à une prise de conscience du temps comme substance en dehors de tout à l’intérieur de laquelle il peut exprimer ses émotions les plus intimes. Il développera cette bulle dans son appartement, rempli des vibrations, des résonances sonores non pas de la vie, mais de sa musique laquelle compose son environnement en une partition musicale hors de toute temporalité.

La question du temps

Dans ce film le temps est réel mais imperceptible. Seule la culture peut rendre à cette notion quelque chose de perceptible à la fois comme donnée intemporelle de la culture humaine et comme nécessité a-temporelle qui s’en dégage comme une expérience à vivre. Que reste-t-il du monde humain dans le temps ? La réponse semble être l’amour et la culture ; autrement dit le mariage de l’intuition et de la raison, de l’appel immédiat de la vie et du recul de l’expérience.

Percevoir la dimension temporelle requiert une transformation des lois naturelles qu’elles soient biologiques ou physiques. Au contraire des autres films, séries (que nous avons vu dans ce blog) lesquels introduisent certains paradoxes liés à notre compréhension primitive du temps le film de Jim Jarmush nous explique que le temps est une dimension tout humaine qui se reflète dans sa culture et sa dimension amoureuse. À partir de cette compréhension du temps il est possible de découvrir ce qu’est le temps en lui-même : une forme imperceptible, en dehors de nous et de tout. Toutefois, ce n’est que la limite des concepts liés à notre raison et à notre intuition qui nous empêche de voir le temps autrement, de le ressentir, de le vivre autrement.

Le choix de la culture et de l’art par les vampires de ce film est peut-être un choix éthique, éducatif qui s’est construit au long de leur longue vie. Ils choisissent de nous confronter à deux aspects fondamentaux de la culture humaine : le mariage d’amour entre l’intuition et la raison qu’exprime l’art. En nous présentant ce mariage, ils peuvent eux-mêmes s’extraire du temps, s’aimer, retrouver dans ce long voyage dans le temps qu’est l’immortalité ce qui est le propre intemporel de l’humanité et, à partir de là découvrir, toucher, ressentir la profondeur de cette notion du temps qui est elle-même en dehors de tout, dimension a-temporelle ; elle ne peut être nullement mesurée.

« L’art possède la faculté illimitée de transformer l’âme humaine – faculté que les Grecs appelaient psychagogia. Seul, en effet, il dispose des deux éléments essentiels à l’influence éducative : une signification universelle et un appel immédiat. Parce qu’il combine ces deux moyens de faire autorité sur l’esprit, il surpasse à la fois la réflexion philosophique et la vie réelle. La vie recèle un appel immédiat, mais les événements qui la composent manquent de portée générale : ils s’accompagnent de trop de hasards pour pouvoir déclencher dans l’âme une vérité profonde et une impression durable. La philosophie et la pensée abstraite atteignent à la signification universelle ; mais si elles participent à l’essence même des choses, encore n’agissent-elles que sur l’homme capable d’user de son expérience personnelle pour leur insuffler la passion et la force de son existence propre. Ainsi la poésie garde l’avantage à la fois sur les enseignements généraux de la raison abstraite et sur les événements contingents de l’expérience individuelle. Elle est plus philosophique que la vie, mais d’autre part, vu la vérité spirituelle qu’elle concentre, elle est plus proche de la vie que la philosophie. » Werner Jaeger, Paideia.

Ce caractère imperceptible du temps se cache à la fois dans la raison et l’intuition, dans la continuité linéaire de l’éveil et dans la discontinuité non-linéaire du rêve ; autrement dit : les portes du temps nous sont peut-être, à jamais, fermées malgré nos efforts contraires & téméraires. Ce qu’il nous reste pour en exprimer la forme, c’est l’art.

Only lovers left alive, film de Jim Jarmush, 2013