Nous, les dépassés

par jean-marc juin

Nous, les dépassés,
Nous, les du passé,
Regardons nos âges
Qui
S'effondrent 
Se perdent
Se percutent
Pour raconter 
La même histoire
Dans ces contrats
Aux insertions
Incertaines. 
Qu'avons-nous eu ?

Pas de formation adéquate,
Pas de famille qui nous soutienne,
Pas d'ami, pas d'amies capables
De faire ce qu'il faut,
Pas de rencontre qui permettent de bifurquer,

Rien de tout cela
Uniquement
Le vide, 
Le creux, 
L'oubli,
C'est notre seul lot

Et surtout, surtout, 
Le jugement.

Mais voilà qu'il se retourne
Sur les autres comme un miroir
Parce que l'être n'est 
jamais fini,
jamais fait.

Jamais il ne sera de la société
Celui qui la fabrique
Mais uniquement celui qui la consomme 

Pas de belles et bonnes écoles
Dans des pays exotiques,
Pas de concours honorables
Qui pourraient nous 
Faire vibrer
D'une vie heureuse

Non rien de tout cela,
Un seul et unique
Contrat 
Que nous traînons
Comme un boulet
Et qui ne cesse de nous
Affirmer que nous sommes 
Du rien 
La poussière

On vient nous conter
La réussite des autres,
Les excellentes 
Études,
Écoles, 
qui leur forgeront un futur

Et, à nous, on nous fait croire
Que se former fera la même chose
Mais comme nous ne serons jamais
Bien formés, nous aboutirons 
Toujours à la même 
Porte, 
Sortie,
Figure.

Nous sommes à la recherche d'un emploi,
Comme nous sommes à la recherche d'une vie, 
Qui ni l'un ni l'autre ne se sont présentés
A nos portes,
Oubliés de la vie, 
Oubliés de l'emploi, 
Oubliés dans la carrière
D'un CV toujours recommencé
Mais qui ne parle à personne

La seule chose que l'on nous promet
Est un peu plus de
Pression, 
D'oppression, 
Manipulation, 
Déception, 
Désolation, 
Radiation

Parce que du rien
Nous devons recevoir
Le moins que rien
Nous connaissons
Notre destin
Notre avenir
Le seul qui aura valeur
De lendemain :
Mieux nous contrôler.

Du contrôle sortira
La rigueur
du oui et non
Du monde binaire
Qui clamera notre Liberté :
Tout ou rien.
Mais rien 
Pour le plus grand nombre
Car Tout est déjà pris. 

Notre choix binaire 
Sera le partage du Rien.
Rien et Moins que rien.

Notre vie ne sera 
Jamais assez l'esclave
De la société
Du social
De l'administratif

Il faudra que
La société
Le social
L'administratif
Vérifient encore plus
Que nous sommes bien 
du Tout le Rien
Qui n'a rien
Et si jamais 
Nous possédons
Un peu plus
Que le rien
Alors la sanction
Tombera comme tombait
La lame guillotine autrefois.

Mais, mon ami, mon amie,
N'espère pas autre chose.
Si tu veux un avenir,
Prépare-toi à devenir un
Héros, une héroïne
Parce que 

Le seul avenir assuré
Pour les gens de rien
Est celui 
De la puce électronique
Dans les passeports
Dans les "pass",
Dans les cartes d'identifications,
Et même,
Dans le corps
Pour mieux 
Nous allumer,
Nous éteindre, 
Nous étreindre
Comme des robots, 
Le rêve ultime
D'une société qui se meurt !

Nous transformer
En machines,
Que l'on allumerait
Et éteindrait
A l'aide de la puce
De l'ordre social
Nous devons êtres
Les robots biologiques
Sans vie
Sans compréhension
Sans action
Dont notre seule 
Et unique présence
Est de produire de l'argent
Pour d'avides
Montagnes de billets

Ils ou elles veulent un contrôle total
Pour une soumission totale

Pourtant mythe contre mythe
Nous inventerons la théologie
De la libération
Nous inventerons 
Le héros
L'héroïne
Qui viendra nous libérer
De notre soumission
A la suite de guerres,
De guérillas longues
Et lasses

Car tout ce que produit l'histoire
Vécue du monde : ce sont des mythes !

Le jour où nous dépasserons ce stade
Infantilisé de la vie
Alors la prochaine civilisation saura enfin
Ce qu'est le vivant, le vivre.
Et, nous, les dépassés, 
Les bénéficiaires du rien,
Qui auront lutté pour ce monde autre
Nous ne serons plus là 
Pour raconter cette histoire
Quand bien même nous en aurons été
Les acteurs, les actrices.

N'oublie pas que si tu travailles
A la destruction d'un monde
Personne ne se souviendra de toi,
Personne ne viendra te glorifier,
Personne ne saura que tu a existé-e,
Personne n'osera même imaginer 
De la vie ton existence
Personne ne sera capable de dire :
"Tel jour à telle heure, l'ancien monde
A commencé à disparaître et ceci grâce
Aux héros, héroïnes que nous saluons".

Du rien il n'y aura rien
Et pourtant tu auras fait
Quelque chose !  
Tu auras transformé la vie
D'un monde.

Car tel est le chemin de la libération :

Les premières années tu seras considéréE
Comme le libérateur, la libératrice 
Pour les uns, les unes
Et pour les autres,
Tu seras un terroriste
Puis le siècle d'après
Ton histoire sera répétée
Dans la mémoire et les souvenirs
Des uns et des autres
Puis le siècle d'après
On ne saura plus vraiment
Qui tu as été
Quelques lignes dans un livre,
Quelques souvenirs traîneront encore,
Puis le siècle d'après 
Et les autres siècles, 
Tout le monde aura oublié qui tu as été
Et ce que tu as fait
On te confondra avec d'autres personnages,
On te mélangera à d'autres histoires,
Lesquelles auront peut-être été 
Vécues,
Vraies, 
Mais elles seront tellement lointaines
Que plus personne ne sera sûr de rien.
Alors 
Ton histoire,
Ta vie, 
Tes idéaux,
Tout ce pour quoi 
Tu t'es battuE
Ne sera que l'amalgame
D'une histoire que l'on racontera,
Une histoire devenue mythologie
Un mythe si éloigné,
De ce futur temps présent,
Que plus personne ne saura
Exactement de quoi
Il s'agissait.

C'est ainsi que nous t'oublierons. 
  
Je bois à la source le nectar,
Et te dis : «Tchin Tchin».
2008