Phono, les gestes de la bouche, les paroles du corps

par jean-marc juin

Par la bouche le son arrive ou part. 
Par la bouche s'installe le miroir et ses reflets.
Par la bouche se prononcent 
les images,
les croyances,
les rêves. 

Par la bouche se met à croire 
celui, celle qui veut les mots de la parole.

Par la bouche ils et elles rêvent de pouvoir
enfin dire quelque chose. 

Mais quoi ? 

Personne ne le sait. Personne ne le saura jamais.  

Par la bouche tous, toutes parlent
selon un langage commun et consensuel
afin qu'ils & elles coordonnent leurs actions
en fonctions de ce qu'ils & elles affirment
être commun au moment même où
ils & elles le disent par la langue de la bouche.

Tous, toutes voudraient maîtriser les mots
comme on maîtrise le concept du parler
sans savoir ce qu'est le son.

À la place du son,
l'alphabet,
à la place de l'enveloppe sonore,
les syllabes.
À la place de l'enveloppe musicale,
la signification. 

Puis viennent par éloignement d'éloignement les symboles
qui cherchent infiniment le sens
qui cherchent infiniment le sens
qui cherchent infiniment le sens
qui cherchent infiniment le sens
qui cherchent à mélanger les enveloppes
en une forme irréelle toujours présente
quel que soit le temps
qui s'écoule,
qui s'est écoulé,
qui s'écoulera. 

Présente l'invariance
Présente l'énigme
Présente l'essence

Ritournelle sans fin...

Répétition identique
qui veut quelque chose du langage
sans jamais en prononcer le fond
comme si le son s'était coupé, définitivement,
du langage parlé. 

Dire des mots, 
des phrases, 
des textes 

sans se rappeler leur origine. 

Ritournelle sans fin...

De cette ritournelle qui ne finit jamais,
un peu comme une douce chanson
que l'on chanterait à chaque fête
afin de se souvenir de ce qui ne se sait plus,

se construisent les voiles des paroles
qui deviennent des murs opaques de mots
dont le sens n'a plus aucune valeur
mais uniquement ce qu'ils forment :
le plus opaque des murs.

Et c'est ainsi que le monde ancien disparaît. 
Toute âme qui se perd dans ce monde-là finit
par vouloir
le héros,
le chevalier,
le sauveur,
la règle,
le dieu,
le roi,
la loi 

et tourne
et tourne
et tourne 
et tourne
et tourne

serrant de ses bras 
le vide du monde 
comme une formule
sans transformation,
frappant de ses pieds
le sol,
remuant le corps
qui cherche
l'harmonie des formes sonores,

espérant le retour de l'ailleurs qui,
enfin,
montrera la transparence pour voir
et peut-être franchir d'un pas la source
du là-bas,
de l'au-delà.