Remonter à la source

par jean-marc juin

Note: ce texte forme, plus ou moins, l'inverse du précédent "le sens caché du son et son symbole (à la sauce stoïcienne)." ; les deux constituent une sorte de boucle de möbius.

Par une incroyable transmutation le son devient visible et se projette sur les parois caverneuses : naissances des toutes premières représentations où la reproduction de l’immédiateté se différencie du réel vécu. Telle est notre mesure qui saisit dans ce geste de la reproduction l’espace abstrait qui nous sépare de l'immédiateté du réel lequel ne cesse de nous modifier en retour. Serait-il possible de modifier le réel en changeant son mode de reproduction ? La magie débute.

Cet espace abstrait qui nous sépare du réel est cet immense champ cultivable où le réel dans son immédiateté nous échappe à jamais : la récolte des symboles peut commencer. Naissance des primitives formes de l'expression où ce qui se présente se différencie de la réalité. Ces reproductions de la présence n'appartiennent pas au réel. Elles en sont une abstraction qui vient se placer comme un voile épais entre le réel et l'observateur. Elles s'intègrent dans le réel comme une entité qui en transforme sa perception. Éléments appartenant à un espace abstrait en créant d'immenses séries de variations ; elles impliquent une quasi perpétuelle modification de l'immédiateté. Pour percevoir tout cela, l'observateur est obligé de prendre du recul.

Le réel, placé dans cet espace abstrait de la reproduction, devient l'outil de la présence. Il met en forme un matériau brut en un autre modifié dont l'affinage, l'usinage lui donnera la sensation de naître avec cet outil. Il devient le modèle d'une matrice qui cherche à se lier au réel pour se confondre avec lui en une multitude de signes lesquels donneraient sens à cet espace abstrait. Ils rendent palpable ce qui sépare du réel l'observateur par le saisissement immédiat que rien de ce qu'il sait ne lui est connu par le biais de cette médiation. Les signes, créés dans cet espace abstrait, s'approprient les traits du symbole. Ils doivent acquérir le sens de la preuve afin de justifier que ces signes du présent, tirés de l'espace abstrait, rejoignent par leur médiation, où le présent en est extrait, l'immédiateté du réel. Par cette médiation deux entités différentes se joignent en une seule par équivalence de l'une par rapport à l'autre.

Cet outil qui génère l'observateur en même temps qu'il le crée reproduit ce champ vaste où chaque fleur d’un même réel n’est jamais totalement identique à une autre ni à elle-même. Chaque fleur du réel se démultiplie en signaux abstraits. Ils marquent leur différence par représentation et identification. C’est faire du champ de fleurs un second champ, une abstraction contenant la multitude des fleurs qui ne sont plus ce qu'elles sont, mais des outils qui reproduisent à l'identique de la représentation afin d'évoluer vers le signal de la présence. Il est l'entre deux mondes de la représentation et de la reproduction parce qu'il contient déjà, en son intérieur expression suggérée, une possibilité d'offrir un sens qui joint ces deux mondes. L'outil était déjà présence dans le geste de la reproduction qui le conduit vers la représentation abstraite qui le différencie du réel immédiat. Il est cette invitation du réel immédiat, qui soudainement se met à lui parler, à le prendre sous une forme remarquable dont la destination est un pas en arrière, un recul, un regard, une observation. Ces outils embryonnaires expriment un échange plus intime entre le réel et le recul. Ils construisent une relation qui annonce la possible conjonction du son au sens par le biais d'un outil qui forge l'observateur. Il fait apparaître la présence, véritable brèche de l'invisible.

Cette brèche de l'invisible le conduit vers la relation au visible. Il se solidifie. Il peut se construire. Il donne à l'invisible l'apparence figée d'une parole transformée en quelque chose de solide à la l'intérieur de laquelle se creuse un son, se dessine une parabole. Elle résonne de toute son ampleur visible confisquée à l'invisible. La perception puis la préhension de l'invisible progressent ensemble telle la splendeur donnée au visible comme s'il existait quelque chose d'imperceptible que seule une mise en relation pouvait mettre en évidence. L'invisible se transforme en une apparition aux multiples variations. Il se révèle par l'entremise du réel immédiat et du recul comme s'il était capable de traverser ces deux mondes. Voici le chemin parcouru de l'un à l'autre qui cerne et entoure l'observateur subjugué par ce qu'il vient de découvrir. L'invisible enveloppe le visible, mais il ne s'exprime pas. Il ne peut être que trouvé au hasard de quelques associations fugaces qui modifièrent le mode de perception de l'observateur. Il ne se manifeste pas selon des règles précises. Elles naissent lorsqu'il devient visible. Il oblige l'observateur à se séparer de lui-même, à se plier, à perdre de sa densité, il assèche sa présence pour qu'elle devienne aussi subtile que l'invisible afin de se faufiler dans celui-ci pour voir véritablement au-delà. Là-bas, ce cœur qui constitue l'invisible.

Tout se lie en un sens mystérieux qu’il faut sceller. L’alliance de l'invisible au visible fabrique une construction titanesque. Elle ploie tout observateur sous son poids apparent. L'invisible se pare des masques de l'apparence du visible, de ses mouvements qui d'intérieurs se retournent vers l'extérieur comme si une balle, par un étrange mouvement, parvenait à retourner sa surface intérieure vers l'extérieur sans jamais briser sa cohérence sphérique. Sublime retournement de situation où la densité de la relation se modifie comme une vérité à établir. Douce ivresse de l'alliance qui attache le visible au réel comme une ancre qui fixerait toute navigation. L'invisible s'agglutine alors, en ce point d'arrêt, jusqu'à la mutation de la perception, jusqu'à ce qu'il puisse se percevoir par l'entremise de l'observation. Mais cette mutation ne s'accompagne pas du souvenir. Il faudra, pour cela, autre chose : sceller l'alliance de l'invisible au visible par une présence fabriquée pour qu'elle ne se perde pas.

Le cœur commun de cette alliance entre ces deux mondes est l’endroit où se repose la source qui est le signe de la mémoire. Elle est comme cette flaque d’eau bleue-ciel perdue en quelque endroit désertique et rocailleux. D'elle jaillit toute la beauté des sons lesquels forgent les signes pour la faire apparaître. Subtile onde, elle parcourt le flux et le reflux du visible et de l'invisible ; elle traverse ce chemin afin de naître avec lui. Ce qui apparaît se forme selon l'ordre des signes qui façonnent un monde visible, empli de symboles et de paraboles. Les signes, trop fugaces pour se muer dans le temps, ont besoin d'un support pour se solidifier et durer, de constructions pour naître avec les outils de l'observateur. Ils placent la durée au centre de leur formation. Née avec eux l'alliance du visible et de l'invisible tend à disparaître, remplacée par la durée que désirent les signes dans leur présence.

Elle ne semble plus être là. Sa présence s'amenuise pour ne laisser qu'une trace, un fugace souvenir de son passage entre deux mondes. La glorieuse durée s'ajuste aux contours du visible solidifié. Elle devient par le biais des constructions la fixation sonore de bruissements oubliés parce que devenus muets. Les portes se ferment. Plus personne n'a la clef. Les constructions sont conservées comme d'ultimes miracles d'un moment où tout était encore dans une autre forme de durée. La mémoire conservée de ces constructions est devenue une sorte de plan qui ne dit plus rien de son origine première. L'observateur ne cesse de fabriquer des outils d'après les restes du plan qu'il collationne depuis trop longtemps. Le son parvenu au solide grâce au voyage de l'invisible au visible s'est porté disparu en cours de chemin. Il croit savoir quelque chose d'autre. C’est comme si le son était sûr de savoir quelque chose sur lui-même, qu’il aurait enfermé au plus profond de lui-même et dont il faudrait retrouver l’encodage, la clef pour l’ouvrir et, enfin, voir ce quelque chose.