Simples apparences / Sources apparentes

par jean-marc juin

Ou comment traquer la même métaphore au cœur des âges du savoir.

Ce petit voyage dans les âges de l’histoire est dépendant de mes lectures ; il n’y en a pas beaucoup, et aussi, de celles dont je pense avoir compris quelque chose ; il y en a encore moins. Ce qui laissera la place à très peu d’auteurs et de livres. Il y aura sûrement des approximations et des erreurs. Enfin, je ne fais que répéter ce que d’autres ont déjà dit avant moi ; j’espère, seulement, que personne ne s’en offusquera d’autant plus que j’utilise, comme pourrait le dire Galilée, un artifice bien spécieux qui consiste à utiliser le livre de l’alphabet afin d’assembler des lettres entre elles et de créer des rapprochements artificiels entre des textes qui n’ont rien à voir entre eux, peut-être, un peu à la manière d’un peintre ou d’un paysage que l’on voit. C’est beau, mais est-ce quelque chose d’autre ? Dans ce tableau que je brosse, il y a du savoir selon moi mais cela n’est pas nécessairement certain. C’est là toute l’illusion de la connaissance.

Dans un texte précédent, j’ai défini « une chose » comme étant l’union symbolique du sujet et de l’objet.

« Cette chose ressemble, par métaphore, à une cellule. En son intérieur, il y a un caractère immuable dont la valeur semble être toujours la même. En son extérieur, il y a un caractère muable dont la valeur semble toujours être mouvante, changeante. »

Chacun de ses éléments caractéristiques, incluant des propriétés spécifiques, exerce une tension vers l’autre et sa connaissance possible. Ils forment pour chacun d’eux une sorte d’horizon réciproque qui n’est jamais simple tant l’influence de l’un au regard de l’autre se fait sentir. Une chose contient en elle-même une notion primitive du temps, en ce sens que le passé est ce qui est fixé et l’avenir est ouvert aux modifications. Autrement dit, il est supposé que suivant une série de successions mesurées temporellement, l’élément central ou fixe ne changera pas alors que l’extérieur changera. De la même manière, elle contient une sorte de logique primitive, une connexion d’équivalence aux frontières de l’intérieur et de l’extérieur laquelle peut ouvrir le chemin de constructions linguistiques qui expriment différents types de relations. Certaines seront fixes, constantes, d’autres seront mouvantes, variables.

Le prototype de cette tension vers la connaissance exerce une orientation

Une abstraction en quelque sorte qui tour à tour met en premier l’élément fixe vers l’intérieur ou vers l’extérieur, vers ce qui change constamment ou ce qui ne change pas comme deux éléments séparés par une frontière réciproque. Ils échangent quelque chose d’indicible qui n’est ni tout à fait ce qui est fixe ni tout à fait ce qui change. De leurs conjonctions naissent de nombreuses configurations dont les formes sont encore à naître et à narrer.

Le personnage auquel est généralement attribuée la personnalité de Bouddha (« The large sutra », traduction par Edward Conze – 1984) part de ce qui change constamment, de l’extérieur, pour modifier par une simple opération logique cet aspect extérieur mouvant qui tantôt peut être telle propriété, tantôt le contraire de cette même propriété lesquelles sont métaphoriquement nommées « souillures et résidus humains » (p47). Les deux doivent s’annuler parce que telle ne peut être la destinée de l’humain qui souhaite suivre le chemin de la connaissance parfaite. Il en ressort un élément intérieur fixe, non changeant qui devient plus réel que les formes extérieures elles-mêmes : une sorte de connaissance dans la connaissance et il est émerveillé par cela. « Le sage en question peut alors produire, par cette habile conversion, une seule pensée capable de parler à tous les modes de connaissance (p 48), et, il peut instruire d’une seule voix d’innombrables mondes (p49). » Il est tiré de sa torpeur première et il s’éveille comme une lumière qui éclaire quelque chose de sombre qui, auparavant, était impensable. Ce qu’il voit est la possibilité d’un autre savoir qui peut se propager bien au-delà de la simple connaissance de l’immédiateté quotidienne dont la fin n’est autre que terminer l’aventure du drame humain afin de s’en libérer ; il peut parcourir l’univers et ses milliards de mondes, et ce même univers à l’intérieur d’autres univers, le fameux « trichiliocosm ». Une sorte d’épistémologie avant l’heure sans les outils conceptuels d’aujourd’hui.

C’est ce chemin qui part de l’extérieur pour aller vers l’intérieur qui sera le plus souvent utilisé et étudié. Pourtant les présocratiques Grecs avaient commencé avec le chemin inverse : pour eux, l’expérience de l’intériorité était vécue comme une expérience de l’inexprimable, de l’indicible, une expérience à la fois mystique et érotique de l’être (le Dionysiaque) laquelle expérience forgeait des liens, des relations avec l’extérieur par l’entremise de l’expression (l’Apollinien). La coïncidence entre le sujet intuitif et l’objet de son intuition qui se rencontraient dans un acte érotique par l’entremise de l’expression organisait, en conséquence, l’objectivité du monde (G. Colli, nature aime se cacher, philosophes plus qu’humains).

Platon et Aristote modifieront durablement cette expérience. Le premier renversera l’expérience de l’indicible, de l’inexprimable en en un faisant une expérience éducative laquelle se doit d’aller vers la chose en elle-même, fixe, immuable en partant de l’extériorité de l’expression. Autrement dit, il réinstaure le chemin de l’extériorité vers l’intériorité. Et dans cette chose fixe, immuable, intérieure il y trouvera la beauté. Ce n’est plus l’érotisme, le désir, qui provoque le lien intuitif vers la connaissance, mais son transfert vers un idéal. La réalité devient un monde idéel par pure représentation (G. Colli, nature aime se cacher, philosophes plus qu’humains, W. Jaeger, paideia volume 2).

Aristote suivra ce chemin tout en se séparant de ce dernier. Il différenciera l’extériorité de l’intériorité en les transformant en deux éléments distincts qui doivent appartenir au réel ou s’en approcher au plus prêt. Il l’affirme très clairement dans le début de son traité sur les animaux. Il écrit qu’il est difficile de connaître ce qui est éternel. Mais il est plus facile de connaître ce qui est proche de nous, animaux, plantes, etc. Il est même fasciné que l’on puisse encore trouver dans ces choses si basses, non désirables, de la beauté. De la multiplicité de ces beautés en chaque chose, désormais cataloguées, classifiées, elles font resurgir, en retour, cette activité de la vie qui se reflète dans l’esprit qui a besoin de traiter ces données afin de rendre adéquate la description de celles-ci avec leurs représentations par le biais du langage (W. Jaeger, Aristote). Ce qui poussera Aristote à forger l’une de ses plus belles inventions : le principe de non-contradiction.

Euclide, quant à lui, dans ses « <Éléments » rouvrira la route du point fixe comme point de départ conceptuel. De cet élément immuable, qui ne peut plus être divisé, il va lui attribuer de nouvelles propriétés en le construisant suivant des formes géométriques précises, lignes et/ou courbes. Et il développera tout un ensemble de compositions graphiques, d’axiomes et de lois qui se réfèrent toutes au point de départ mais en les complexifiant un peu plus à chaque fois selon des chemins rigoureux.

Aux alentours de la renaissance, Pic de la Mirandole suit encore le chemin éducatif proposé par Platon, et, remplace, la simple beauté conceptuelle par le divin dans son « discours sur la dignité de l’homme » ; Dans son « De ente et uno » il tente de répondre à une double articulation sans vraiment trouver de réponse ferme. Ce dernier est encore trop empêtré dans la jeunesse de toute connaissance qui découvre que dans la connaissance il y a une autre connaissance. Il traduit cela par une ouverture d’esprit rarement égalée et des recherches ésotériques qui vont plus l’encombrer qu’autre chose. Bref, il ne verra pas vraiment ce qu’il se cache dans cette question de « l’un et du multiple » platonicien et de « l’étant et du néant » aristotélicieni. Pour le voir, il faut établir un saut conceptuel qui arrivera plus tard.

Freud va accomplir ce que la renaissance a entrouvert. Il est, en cela, sa production la plus aboutie. Il va reconsidérer la question de cette dualité entre éléments extérieurs changeants et point fixe intérieur. Au lieu de les prendre séparément et de voir comment ils organisent leurs relations entre eux et par eux-mêmes, Freud va tout simplement expliquer que ce caractère changeant de l’extériorité est, en fait, le substrat d’un ensemble beaucoup plus vaste qu’il nommera « inconscient » alors que l’être devient ce point fixe qui s’exprime en puisant constamment dans ce substrat. Le réel ne se constitue plus par des objets et un point fixe immobile à décrire et à classifier dont les premiers seraient la nature et le second le divin et dont les deux exprimeraient une même beauté ; le réel n’est qu’une fenêtre par laquelle l’être trouve un étroit chemin d’expression dans lequel il est à la fois ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Une sorte d’oscillation continuelle entre l’inconscient et le monde extérieur laquelle s’organise et se structure dans un langage du désir. Il se rapproche assez vivement de la vision des présocratiques selon G. Colli.

Le second accomplissement de la renaissance s’établit avec un livre passé presque inaperçu durant le vingtième siècle. Un petit livre, pourtant fondamental, qui a été écrit par le logicien et mathématicien, Georges Spencer Brown. Dans ce livre unique, « laws of form », il va accomplir le second saut conceptuel qui permet de boucler la renaissance en transformant la question de « l’un et du multiple » et de « l’étant et du néant » en simples opérateurs logiques qui seront aux fondements de deux équations basiques et d’une construction mathématique non numérique. Ce qui va permettre de faire apparaître et l’algèbre et sa conversion en quantité mais aussi la question de la récursivité, de la profondeur, de l’espace, du temps, etc.

Il va donner le même signe à ces deux questions. Cet opérateur logico-mathématique unique est indissociable de son substrat auquel il appartient. Il n’existe que comme distinction afin de faire apparaître le substrat et réciproquement. Il est proche, en cela, de l’être qui surgit de l’inconscient freudien. Il n’y a plus rien d’intérieur ni d’extérieur mais un ensemble de configurations possibles intriquées les unes aux autres ; elles laissent une porte ouverte sur la manière dont tout cela pourra s’organiser en connaissance et/ou en autre chose.

La coutume veut que les deux premières opérations de cette construction soient présentées. Les voici. Je les relie, ici, à la question philosophique de l’un et du multiple, de l’étant et du néant. Ce que Georges Spencer Brown n’a jamais fait. En répétant deux fois le même signe, cela revient à exprimer ce même signe : ┌┌ = ┌ ou ┌┌ (multiple) = ┌ (un) ; en passant par deux fois sur le même signe, une sorte d’aller-retour, ce même signe retourne à son état antérieur d’indistinction : ╔ =   . ╔ (étant) =   (néant). L’avantage de ces deux équations est qu’elles sont réversibles et fonctionnent, en conséquence, dans les deux sens.

En remontant le fleuve vers la source védique telle que l’explique Antonio T. de Nicolás dans « Meditations through the Ŗg Veda », alors cette question de l’apparition d’un objet, son existence, dans un contexte beaucoup plus vaste, l’inexistence, n’est qu’une manière de faire transparaître ce champ où rien n’existe réellement si ce n’est le champ lui-même lequel contient l’ensemble des existences possibles par le truchement d’un être tiers, le brahmane. Et ce champ qui se constitue n’est autre que celui du langage, ou l’ensemble des combinaisons sonores, dans lequel le brahmane est plongé et qu’il exprimera par le chant afin de se distinguer de ce champ en réagençant récursivement différentes formes sonores en d’autres formes sonores.

iIl faut admettre que la confusion entre les cours ésotériques / exotériques des écoles grecques et l’ésotérisme religieux / gnostique / l’initiation aux mystères n’a pas dû aider à la bonne compréhension de ce qui se propageait d’autant plus que les erreurs sur les écrits historiques étaient courantes à l’époque. L’exemple des fameux écrits hermétiques, ceux du fameux Trismégiste, reste le plus fameux. On leur attribuait une très haute antiquité et sagesse en conséquence alors que ce ne sont que de simples exercices d’écoliers néo-platoniciens datant du 1er siècle après JC environ. En fait, c’est comme si on retrouvait les épreuves du bac de philo de quelques élèves et qu’on en faisait de grands écrits mystiques et mystérieux ! Cherchez l’erreur.