Une uchronie : les mondes futurs

par jean-marc juin


L’histoire

N.B : le film est aujourd’hui dans le domaine public, une copie est disponible sur le site archive.org.

Une guerre globale est déclenchée en 1940. Cette guerre s’éternise sur plusieurs décennies jusqu’au moment où la plupart des survivants, tous nés après le commencement de la guerre, ne savent même plus qui a commencé le conflit ni pourquoi. La production industrielle a cessé et la société a rétrogradé ; elle s’est divisée en communautés primitives localisées. En 1966, une épidémie de peste vient encore réduire le nombre de Terriens, qui ne sont plus que quelques poignées. Un jour, un curieux aéroplane atterrit près de l’une de ces communautés. Le pilote parle d’une organisation occupée à rebâtir la civilisation et qui parcourt le monde pour informer les groupes survivants de son projet. De grands chantiers sont entrepris durant les décennies qui suivent, jusqu’à ce que la société soit de nouveau grande et puissante. La population mondiale vit à présent dans des villes souterraines. En l’an 2036, à la veille du premier voyage de l’homme sur la Lune, une nouvelle insurrection populaire progresse à nouveau — celle-là même qui selon certains aurait causé les guerres du passé —, trouve des partisans, et devient plus violente… (source d’après wikipedia pour le résumé)

La guerre de noël dans chaque ville

Dans la ville d’everytown, comme dans chaque ville, ce sont les fêtes de noël. Tout le monde est heureux, ne pense qu’à s’amuser et à préparer ce moment important. Pourtant, dans chaque plan de ce début de film, nous voyons des pancartes, des affiches annonçant que la guerre est imminente. Personne ne semble ne s’en inquiéter. Tout le monde ne veut que s’amuser et fêter joyeusement noël. C’est aussi le seul moment du film où la notion de religion est abordée ; toutefois la question politique ne l’est pas plus – elle est abordée de manière détournée en s’appuyant sur d’autres aspects que nous verrons au cours du texte.

Des différents plans de cette cité en fête, nous passons chez les protagonistes que nous retrouverons tout au long du film : Cabal, Harding, Passworthy, le chef et quelques autres.

Leur discours reflète ce qu’il se passe dans la rue. Il y a une menace de guerre, une inquiétude est à craindre mais c’est noël et c’est cela qui importe. Alors tout le monde se consacre à cette fête avec une amorce sur l’idée de progrès, d’évolution technique. Les jouets du grand-père étaient moins raffinés techniquement que ceux de ces petits enfants, et, certainement, les jeux de leurs propres petits enfants seront encore plus sophistiqués ; à moins que la guerre ne vienne stopper cette évolution.
Tout le monde s’apprête à entrer chez soi quand la guerre arrive réellement. Elle n’est plus un horizon lointain, une simple affiche, un discours entre ceux qui doutent et ceux qui ne doutent pas. Une mobilisation générale est annoncée. L’ennemi est aux portes de chaque ville (everytown) et il faut se défendre ; nous sommes en 1940.

Si politique et religion ne sont pas traitées directement dans ce film, l’accent est surtout mis sur d’antiques rituels liés à des phénomènes de croyances mais dont le contenu symbolique est remplacé par celui du commerce. Nous verrons, par la suite, que ce travail de remplacement d’un symbole et de son sens par un autre ne quittera jamais ce film. Quant à la politique, elle n’est abordée que sous le regard de l’opinion (pour, contre) et de la fonction basique de l’état. Il reste la question de la foule, comment gérer une masse d’individus sans le fait politique ou religieux. Chaque époque nous donnera une réponse. Dans la première époque, celle d’avant la guerre. La foule est vue comme un ensemble de petites unités qui, selon ses habitudes, objectifs personnels utilisent telle ou telle attraction commerciale ou ne le fait pas selon les bienfaits de la concurrence. Il y a une relative liberté de choix. Lorsque la guerre est déclarée, l’armée est là pour gérer l’ensemble de ces petites unités concurrentes lesquelles redeviennent une foule ; elle obéit avec peur et agit sur fond de panique. Le contraste entre les deux comportements est saisissant. L’armée est là pour aider essentiellement et défendre contre un ennemi extérieur jamais nommé. Une mobilisation générale étant annoncée la foule désordonnée du début se transforme en colonnes ordonnées et militaires.

Bien qu’aucune dimension d’idéal politique ne soit définie (droite, gauche, autre) ; les bases d’un fonctionnement démocratique sont présentes, en tout cas une structure existe. C’est ce schéma qui va servir de point d’appui aux différentes organisations sociales futures. L’évolution technologique par le biais des communications et du commerce semble être le seul horizon possible ; aujourd’hui nous parlerions de l’horizon des trans-humanistes si une comparaison est toutefois acceptable à ce niveau.

Guerres communicantes dans un monde en ruines

La guerre aura durée jusqu’en 1960 où les prémisses de la fin de la guerre sont imminentes mais une nouvelle maladie, la maladie de l’errance, aussi effroyable que la peste du Moyen Âge, va éradiquer plus de la moitié de l’humanité qui a survécu. Les premiers chefs tribaux apparaissent sur ce monde en ruine ; le film s’intéresse à un chef de guerre particulier, Rodolphe ; il prend la décision radicale de tuer toutes les personnes atteintes par cette maladie. Il faudra attendre 1966 pour voir la fin de l’épidémie et 1970 pour un retour à une forme d’organisation sociale.

Dans un monde en ruines, dévasté par de trop nombreuses années de guerre, ce dernier se reconstruit difficilement. La foule émerge à nouveau, grouillante et pleine de vie. Chacun s’adapte à cette survie et chacun rafistole ce qu’il reste des ruines. L’idée de reconstruire n’est pas encore-là. Le chef de guerre, appelé aussi « le boss, le patron » renvoie à une organisation sociale économique du temps d’avant, celle de l’entreprise, de l’usine. Il gouverne tant bien que mal. Il continue de faire la guerre aux dernières poches de résistances dont le motif principal semble être l’acquisition de ressources naturelles à transformer (schiste, charbon, pétrole). Il est secondé par sa femme laquelle calme, apaise son jeu politique, radical et violent.

Il réclame une armée d’avions qu’il peine à obtenir. Les derniers ingénieurs ou aviateurs semblent avoir perdu les connaissances nécessaires à la réparation des avions ; ils manquent surtout de matériels et d’outillages adéquats ainsi que de carburant. Ils en concluent que la maîtrise des airs n’est plus possible. Ce qui contrarie le chef de guerre lequel, pourtant, ne réclame que quelques avions, une vingtaine puis une dizaine puis cinq ; bien conscient de l’état de délabrement général. Il promet à ses aviateurs ingénieurs qu’il trouvera du carburant.

Cet état de fait, celui de continuer inlassablement une même guerre qui s’exprime sous plusieurs formes passant d’un vase communicant à l’autre transformant le peuple en une horde tribale qui ne dispose plus que des moyens de survie comme mode opératoire et psychologique, sera violemment critiqué dans la suite du film.

C’est à ce moment-là qu’un avion, venu de nul part, surgit dans le ciel et atterrit. Visiblement, la personne et le monde d’où ils proviennent disposent des connaissances suffisantes non seulement pour le faire voler mais aussi d’avancées techniques pour le faire évoluer. Le contraste est frappant entre cette foule qui tente de survivre, à bout de souffle et ce visiteur pour le moins curieux.

La fraternité de l’efficacité

Cet homme, Cabal, retrouve Harding et quelques autres qu’il avait connu avant la guerre. Il leur affirme que les derniers ingénieurs maîtrisent les airs et les mers. Leur but, créer une civilisation qui commande l’humanité sans patrons ni chefs. En rencontrant le chef de guerre, il explique à ce dernier qu’il représente la loi et la raison sous le nom des « ailes du monde ». Son gouvernement est celui du bon sens et il appartient « au monde des communications. » Son entêtement à ne pas se nommer lui-même donne un nouvel indice sur ce monde qui semble avoir réalisé une utopie. Il se considère comme indépendant des schémas historiques et pratique l’ordre et le commerce.

Le chef de guerre, d’abord dépité et craintif, va saisir l’opportunité commerciale de cette rencontre inattendue afin d’acheter du matériel pour ses avions cloués au sol et terminer sa guerre mais Cabal lui refuse cette opportunité qu’il analyse comme une entreprise à caractère privée ; chose qui n’existe plus dans son monde. Cabal explique, ensuite, que son monde contrôle l’ensemble de la méditerranée1. Son monde n’autorise plus les états indépendants et souverains, il vient en éclaireur pour voir ce qu’il en est et comment réagissent les gens face à ce nouveau monde en marche.

La paix de l’homme armé qui garde sa demeure

La sentence ne se fait pas attendre, Cabal est jeté en prison. S’ensuit un discours avec sa femme où contre l’intelligence commune, il se trouve être la seule personne intelligente, les autres ne sont que des idiots auxquels il ne peut faire confiance y compris pour des tâches simples. L’autre est un étranger qui pénètre un territoire dont il est le propriétaire. Il savait qu’il y avait d’autres survivants, qu’un complot se tramait quelque part dans le monde. Cabal emprisonné, avant que ses congénères ne s’en aperçoivent, il se passera quelques jours ; ce qui lui laissera le temps d’attaquer une ressource stratégique pour trouver du carburant et prouver à son peuple son caractère de grand stratège politique.

Dans cette courte conversation sont dressés les traits principaux de la conception politique Rodolphe, chef de guerre. Une élite plus intelligente et une masse idiote, un territoire à défendre, des positions géostratégiques à conquérir pour jouir des ressources naturelles à transformer (ce qui donnera du travail à son peuple et le confortera dans sa position de chef), le sentiment d’un complot de la part des autres ou la crainte que cet échafaudage, construit de toute pièce et ne reposant sur rien de tangible, ne s’écroule avec l’arrivée d’un autre ayant un point de vue différent. Ce qu’il se passe effectivement d’où la transformation de sa crainte en une prophétie : « je le savais ». Grâce à ces conquêtes, il peut désigner plus facilement ses ennemis, les envahisseurs, et affirmer qu’il dispose des ressources suffisantes pour établir une armée d’avions pour, à la fois, attaquer et se défendre ; bref, c’est par l’arme qui se gagne la paix. Position radicalement opposée à celle de Cabal.

La foule est, en conséquence, une masse qui doit être gérée par une élite plus intelligente, qui sait ce qui est bon pour elle. Cette dernière est maintenue dans un état de relative pauvreté, d’ignorance, de survie, et, elle n’existe que pour encenser le chef qui se présente à elle. Autrement dit, elle n’a aucun pouvoir de décision, d’existence ni d’auto détermination. L’élite pense pour elle à travers des discours, des joutes oratoires dont le but est de prouver la légitimité de celui qui les énonce.
Pourtant les mécaniciens vont lui rétorquer que tout cela n’est que discours et qu’il ne dispose pas d’une armée d’avions, sur les quarante annoncés, seuls dix neufs pourront réellement voler. Les techniciens ont besoin de l’aide du prisonnier Cabal et du savant Harding lesquels disposent des connaissances suffisantes pour atteindre l’objectif. Le chef refuse puis accepte.

Je suis Dieu, l’état et la loi.

Le caractère psychologique de ce chef est intéressant. Comme tout bonimenteur, il affirme plus que ce qu’il est et peut faire. D’ailleurs ses habits d’apparat attestent clairement ce rôle qu’il joue. Il redoute l’aide des autres, des étrangers, des envahisseurs ; il sait que son attitude d’apparence ne tiendra pas longtemps en se confrontant aux autres et à leurs propres points de vue. Il est constamment partagé entre le refus et l’acceptation d’où la transformation de son discours en prophétie, de son besoin de conquête pour se légitimer. Il va, pourtant, négocier cette aide. C’est à se demander s’il ne prépare pas, malgré lui et son apparence, la disparition de son monde politique idéal qui n’existe pas vraiment.

Pour s’en sortir, il va demander l’impossible à Harding que ce dernier lui fabrique du gaz toxique au nom de l’état qui est à la fois père et mère. Harding refuse violemment ; son attitude est pour lui destructrice de la civilisation. Ce n’est pas elle qu’il faut détruire mais le type de chef qu’il représente et la barbarie qu’il emporte avec lui. Le refus de Harding est perçu comme une trahison. Harding, désespéré, lui expliquera qu’il a tout perdu à cause de la guerre : « Ma vie entière a été interrompue et gâchée par la guerre. » Alors le chef lui rappelle qu’il est sous ses ordres, qu’il doit obéir à l’état, qu’il n’a pas d’autre choix.

Intervient le mécanicien Gordon qui va négocier avec le chef une position moins radicale et qui satisfera tout le monde tout en lui expliquant qu’il ne peut pas passer son temps à maltraiter tout le monde. Par la maltraitance, il ne pourra obtenir que des refus, des prises de positions radicales lesquelles mèneront à plus de souffrances. Il faut mettre des limites lui rétorque sa femme.

Limites dans un monde illimité

L’enchaînement des scènes entre Harding, le chef, sa femme et celle d’un dialogue, plus intimiste, de la femme du chef avec Cabal emprisonné – dialogue qui portera aussi sur la notion de limites – nous montre comment chacun tente de résoudre cette problématique de mettre des limites dans un monde qui n’en a pas. La réponse de Cabal indiquera un monde sans limites alors que la femme parle de clôture pour, justement, suggérer le besoin d’imagination.

Pour elle le monde est limité à celui qu’elle connaît. Le fait que quelqu’un d’extérieur à ce monde arrive lui remémore que le monde n’est pas limité à ce qu’elle connaît, au chef qu’elle adore comme le peuple d’ailleurs, surtout les femmes qui le trouvent fort et attirant, même s’il ne pense qu’à guerroyer sans fin. Elle dispose de tout ce qu’elle veut et pourtant elle se sent enfermée à l’intérieur de ce monde.

La venue de Cabal lui ouvre de nouvelles perspectives et le souvenir de livres lus. Ils décrivent un monde merveilleux, un ailleurs différent, un souffle autre ; bref un monde plus ouvert et sans limites.

Cabal lui parle de liberté alors qu’ils sont tous les deux prisonniers pour le moment. Elle lui demande ce que son monde et lui comptent faire. « Nous viendrons nettoyer ce monde. » Comment dire « nous » quand on est un individu. Cabal rétorque que ce n’est pas l’individu qui fait l’histoire par le biais de grandes actions, c’est la civilisation qui fait l’histoire ; dès lors l’individu n’est plus indispensable et nul ne devrait se voir comme tel « parce que la vie continue… ainsi vont les choses. » Le « je » n’importe plus, il n’y a que le « nous » de la civilisation qui puisse exister. L’état guerrier où il se trouve prisonnier devra disparaître au même titre que la disparition des dinosaures.

Rodolphe, le chef de guerre, arrive. Cabal lui demande d’abandonner, son monde disparaîtra qu’il le veuille ou non ; ce qu’il ne veut pas, bien entendu. La disparition de son monde signifie la fin de son éclat individuel et de son apparence, la fin de son « je-état souverain et indépendant ». Dès lors il ne peut exister qu’une confrontation directe entre ces deux mondes, ces deux points de vue.

Un « autre » monde, un « nôtre » monde, un « nouveau » même monde.

Bien que Cabal reste l’otage du chef de guerre, il jouit d’une relative liberté en aidant à la réparation des avions. C’est à ce moment qu’il décide, avec le mécanicien Gordon, de contacter son monde. Lors d’une démonstration de vol, l’avion s’abîme dans un accident. Pourtant il atterrit au quartier général de ce nouveau monde technologique vanté par Cabal. Ils décident d’utiliser leur nouveau gaz de paix.

Le chef de guerre est averti. Gordon ne s’est pas écrasé en mer, mais il a averti les autres. Alors il maudit la science, les machines et l’évolution du monde qui menacent son existence. Il se replie, à nouveau, dans une prophétie où il a rêvé des hommes de cette civilisation moitié hommes, moitié machines. Il se prépare à une nouvelle guerre et un ultime discours d’apparat : « Vous n’êtes pas des mécaniciens mais des guerriers. On vous a entraînés à ne pas penser mais à mourir. Je vous salue, moi, votre chef. »
Ce dernier discours est pour le moins curieux. Il annihile toute forme de volonté individuelle, exactement comme la description de Cabal. Que ce soit pour l’un ou l’autre monde l’existence individuelle n’a pas de grande importance. D’un côté, seule la civilisation compte, de l’autre, seule la volonté du chef de guerre.

La guerre ne dure pas. Des bombes de gaz soporifiques endorment tout le monde, seul un mort à déplorer, Rodolphe, le chef de guerre : « Mort, et son monde est mort avec lui. Un nouveau monde commence. Pauvre vieux chef. Lui et ses drapeaux, ses folies. »
Dès lors un vaste plan, à l’aune d’un ordre nouveau et d’un savoir commun vise à réaliser ce monde où les derniers chefs conquérants brigands, soldats prédateurs, n’auront aucune place puis « installation, organisation, progrès. » Les énormes possibilités de la science ne seront plus utilisées à des fins guerrières et de mise en concurrence mais au profit de l’enrichissement de tous et au bénéfice de la planète. Il s’ensuit une série de scènes qui montrent ce travail titanesque de transformation du monde. La ville d’everytown, en 2036, n’est plus qu’un parc naturel. La ville est construite sous terre.

Le retour du chef

L’évolution de l’histoire, même si elle passe par le progrès technique, n’en reste pas moins attachée à des représentations idéologiques. Si l’aspect politique est quasi effacé, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, il reste des schémas plus difficiles à enlever ou, peut-être, sont-ils propres à la période où le film a été écrit et pensé.

Au début du film, nous commençons avec le monde grouillant du quotidien. Nous sommes avec monsieur et madame tout le monde et pas ailleurs, dans ce qui constitue leur vie.

Ils connaîtront les souffrances et les affres de la guerre, la régression vers des comportements tribaux avant de connaître un nouvel apogée scientifique et technique, et, pourtant, un homme pense qu’il est temps de critiquer tout cela, qu’un chef doit exprimer un refus, celui d’aller trop loin : ici le voyage dans l’espace. Dans une autre scène un vieil homme explique à sa petite fille que tout cela va trop loin avec ce voyage dans l’espace. Theotocopulos2 harangue la foule. Si le progrès ne peut mener qu’au voyage dans l’espace alors le progrès scientifique ne contribue pas ou plus au bien-être de l’humain, mais il n’est que le masque d’une nouvelle forme de conquête, d’esclavagisme qui oblige à se soumettre à celui-ci pour sa propre marche. Tôt ou tard, au nom du progrès, chacun, chacune voudra voyager dans l’espace pour conquérir de nouveaux mondes. Il faut un terme au progrès infini et à celui de la science.

La foule, suite à ce discours enflammé, répond positivement. Elle devient une masse qui répond à un orateur qui a su capter ce que la foule disait mais n’arrivait pas à exprimer par elle-même d’où le besoin d’un orateur qui le fasse. Elle n’a pas d’autre choix que d’écouter et réagir. La technologie semble avoir coupé toute capacité autonome à l’individu qui, bienheureux en apparence, ne s’inscrit plus dans l’histoire, il ne s’historicise plus. C’est la technologie qui le fait pour lui. Le retour du chef est annoncé alors que Cabal avait tout fait pour l’abandon de cette idée. Curieuse réponse de l’histoire qui annonce le retour de la barbarie, du gaz de paix et de toutes ces « belles choses » (sic !). Elles arrivent au moment où le discours sur la vie, la mort, le danger liés au progrès posent question.

Dès lors ce cri de révolte contre le voyage vers la lune est le cri de révolte du besoin d’histoire dont a besoin l’être humain. Il ne peut pas s’inscrire uniquement dans une mythologie, un monde plein qui lui ôte toute possibilité de liberté et où il ne peut pas écrire une histoire et ne doit obéir qu’à la marche du progrès pour le seul objectif de la conquête. Elle empêche toute forme de repos et de bonheur humain puisqu’elle promet quelque chose de toujours nouveau, de nouveaux problèmes à résoudre qui se transformeront en évolution technologique. L’horizon est vu, mais il ne doit jamais être atteint. Cette conquête de l’univers proche puis lointain n’est que le début, qu’un début perpétuel sans qu’une fin ne soit envisageable. Cette révolte finale contre la technologie du vol spatial montre toute la faiblesse de ce monde technique qui, certes, libère l’humain de la guerre mais ne le rend pas pour autant libre. L’espace dont l’humain a besoin n’est pas celui de l’univers mais l’espace de liberté dans un monde qui, lui, est trop plein.

À l’inverse de l’univers limité du monde clos de l’ancien chef de guerre où l’autre envahissait ce dernier, mais laissait la possibilité d’imaginer autre chose, en dehors de ces frontières ; ce monde illimité, sans frontières, qui n’en est toujours qu’au début ne laisse plus d’espace à l’imagination tant il veut occuper tout l’espace par son désir de progrès infini. Le choix est simple : « l’univers tout entier ou rien ». Nous nous retrouvons face au même choix que celui du chef de guerre : notre monde ou un autre monde mais l’un des deux doit disparaître.

Un dernier mot sur l’allusion évidente au monde gréco-romain qui est certainement vue comme un nouveau sommet intellectuel. Pourtant ce monde antique, en tout cas chez les Grecs, redoutait le vide, le rien, le zéro qui était quelque chose d’impensable. Le monde était rempli même si pour les atomistes de l’époque il fallait qu’il y ait un peu de vide, de rien. Dès lors l’impression de plein que cette civilisation dégage, basé sur le progrès scientifique, est renforcée par cette allusion au monde antique.

La question du temps

Dans ce film le temps ne s’inscrit pas comme un voyage qui permet de visiter différentes époques. Il montre comment il s’inscrit dans les méandres de la pensée humaine comme phénomène irréversible. L’humain doit s’affranchir de vieilles considérations sociales, politiques, économiques pour pouvoir laisser la place libre au progrès. Curieusement le progrès transforme la planète de l’intérieur mais laisse, à l’extérieur, le temps de l’alternance naturelle, celui des saisons, se développer mais avec la correction humaine qui en fait une sorte de jardin a-temporel.

Au cours des trois époques, nous voyons trois temps différents prendre forme. Dans la première époque, le temps est celui des dates historiques qui le transforment en événements temporels. Dans la seconde époque, il est lié à un chef temporel qui prend des décisions que nul autre ne veut prendre. Dans la troisième époque, le temps semble avoir disparu. Un retour en force du chef de la seconde époque apparaît, pour marquer un jour historique, celui de la fin de l’évolution infinie du progrès, afin de réinscrire dans le temps, exactement comme dans la première époque, un événement qui marque le temps, désir d’une foule qui n’existe plus.
C’est à se demander quel est ce temps qui a besoin d’être inscrit, gravé quelque part, et exprimé par la foule anonyme. Il se veut comme un langage, une expression, un mécanisme afin de donner un sens peut-être symbolique ou autre chose qui nous échappe. Mais quel sens pour quel symbole ? Le film ne nous donnera pas l’occasion de voir des personnes analysant ce fait.

Toutefois, le temps est remplacé par des termes comme la civilisation, le progrès. De la même manière que l’individu est remplacé par le nous de la civilisation et du progrès ou qu’un ancien rituel archaïque, noël, dont le contenu symbolique a été remplacé par une transaction commerciale. Remplacer un objet par un autre en changeant le nom ou son contenu symbolique ne change pas la nature de cet objet ni la personne qui le pense et le conçoit. L’échec final du film en est une sorte de preuve. Il ne peut exister une réalité objective, indépendante (le progrès infini de la civilisation), qui enlève tout espoir d’historiciser l’humain dans le monde dans lequel il est plongé. Autrement dit l’humain ne peut se satisfaire d’une seule réalité objective quand bien même elle lui apporterait tout le bonheur et le bien être qu’il désire. Il a besoin de sentir qu’il n’y a pas de réalité objective, indépendante et infaillible mais qu’il existe des réalités différentes, faillibles, réelles et irréelles, qu’il évolue avec elles d’une manière non déterministe, que le but du progrès qui est de donner un début infini à la civilisation sans autre horizon que celui-ci n’est pas quelque chose qu’il souhaite. Le retour du chef de guerre sera alors aussi nécessaire que le besoin de progrès. Il faut qu’il y ait une fin parce qu’il y a un début infini.

L’histoire des mondes humains se réécrit sans fin, tel un palimpseste… lorsque le temps est vu comme un objet, une réalité indépendante, en dehors de nous-mêmes et non comme quelque chose qui part de nous-mêmes.

« « Je n’ai pas assez de temps » – comme vous allez le voir, le temps est quelque chose qui peut être altéré par nous-mêmes, plutôt que par le « monde extérieur ». Lorsque nous changeons notre relation à quelque chose d’aussi fondamental que le « temps », tout change. Il ne peut y avoir d’échec. Toute objection de ce type disparaît. » in «"""""""» par The Hafler Trio (traduction personnelle).

Les mondes futurs, film de William Cameron Menzies d’après un Scénario écrit par H. G. Wells (1936)