Les cercles temporels

Quelques extraits tirés du livre « Les rêves et le temps » de Maria Zambrano. Je commencerai par citer quelques passages qui éclaireront le texte annoncé, plus complet. Les titres, pour cette partie 1, sont de mon cru.

Partie 1 : quelques extraits introductifs

Il existe une alternance naturelle qui génère dans le règne animal deux états fondamentaux.

« La vie dans le royaume animal offre une étrange alternance, même si elle suscite rarement un sentiment d’étonnement et d’étrangeté : celle, jamais abolie entre rêve et état de veille. Pour l’homme, au moins pour celui qui est soumis à une civilisation quelconque, l’alternance se fige en une relation qui suit, en principe, la présence et la disparition du soleil, comme si cette condition planétaire d’alternance entre lumière et ombre allait aussi régir la vie qui surgit en lui ; comme si la vie qui surgit aux recoins de cette alternance, il la répétait à l’intérieur des êtres vivants, en augmentant son intensité et même sa signification à mesure que l’on met l’accent sur l’individualité. » (Zambrano, p29)

Éveil & rêve, lumière & ombre aux frontières d’un autre élément qui surgit : le temps

« Là où la clarté de la conscience et la raison resplendissent, comparables à la lumière solaire, la part de l’ombre deviendra plus dense. S’éclaircissant, se peuplant, offrant quelque chose comme une autre vie parmi les ombres, celle-ci augmenterait curieusement sa densité, qui, quand elle se déchire, c’est à cause d’une autre lumière ; quand elle s’éclaircit, c’est en raison d’un autre processus.

Installé dans l’état de veille, vivant véritablement à partir de celui-ci, l’homme ressent l’autre vie à l’ombre, éclaircie ou non par les rêves, comme la sous-vie, et, parfois, comme la sur-vie ; irréelle dans les deux cas, quoique pas de la même manière, puisque, s’agissant de la première, il renonce, obligé, cela est vrai, et quand la seconde est concernée, il s’en écarte ou l’oublie. » (Zambrano, p29 – 30)

« Entre l’état de veille et le rêve, il existe -signalons-le pour l’instant- une zone intermédiaire : ce sont les heures, les jours, les années que l’on croiserait destinés seulement à passer, et que l’on nomme la monotonie du vivre. En elle, le sujet se sent parfaitement à l’aise, sûr, hébergé et même établi. Et cette façon qu’ont les circonstances et les situations de ne pas changer accorde à ce qu’on vit le caractère éphémère de leur expérience, du passer simplement, comme si le temps ne faisait que cela, passer, passer sans fin à travers ce qui ne passe pas. L’impossibilité, et le caractère innécessaire de l’abstraction de ce constant défilé d’un argument quelconque, le réduisent dans le souvenir à une simple annexe ou tout au plus à un chiffre. Le fait de ne pas offrir de matière, de ne pas s’offrir comme matière à l’abstraction, transforme la vie par excès de stabilité en quelque chose où la réalité devient fluctuante, incertaine. » (Zambrano, p32 – 33)

Le temps est la racine de toute expérience qui apprend par elle-même

« Il n’y a pas d’autre manière d’aborder la légitimité de quelque chose de vécu que celle qui tient compte des formes transcendantales dont dispose cette humaine conscience : espace, temps surtout, en tant que « formes de sensibilité ». Mais quand il s’agit de quelque chose comme les rêves, qui ne se déroule pas en dehors, dont l’existence et la réalité se donnent seulement à l’intérieur du sujet, le temps apparaît comme la seule forme de sensibilité apte à leur offrir cette connaissance, cette possibilité de devenir expérience. L’espace, le manque d’espace proprement dit, fait référence au temps, comme cela arrive par ailleurs dans l’état de veille avec la perception de la réalité. Une autre analyse phénoménologique de la réalité montre, en premier lieu, en quoi l’espace est une nécessité originaire : oui, en tant que forme, il tire sa substance, pour ainsi dire, du temps, de la manière dont le sujet est situé dans son temps.

Le temps est la racine de toute expérience. Expérience veut dire ici « autognosis », « s’apercevoir ». S’apercevoir non pas de quelque chose que le sujet a devant soi, mais s’apercevoir, comme fondement de toute perception, du fait d’être ici, d’être incorporé au lieu où habitait le sujet : son corps, depuis lequel, limité, enfermé et défendu en même temps, on assiste et soutient sa préexistence. Le temps est donné alors avant tout et comme condition dans la réalité, en tant que possibilité-réalisation. Et non seulement de la vie vue du dehors, mesurée par le temps, étendue par la durée, mais de la vie de cet existant privilégié pour lequel le temps existe, qui peut dire le temps existe pour moi, et non seulement il y a le temps ou il existe du temps. » (Zambrano, p35 – 36)

Le passé est un temps non vécu

« À cause de cela, celui qui peut dire le temps existe pour moi a besoin de récupérer son passé, ce qui, en principe, n’est pas ce qui a été, mais ce qui n’a pas été : le non-être du vécu ; à partir du temps positif qui s’ouvre et s’offre, du temps qui arrive, parvenir à récupérer ce qui a été emporté : pour compléter ainsi le temps. Le temps devient ainsi un véhicule de liberté. Et cela à cause du besoin du sujet de parcourir sa vie et la vie qui héberge la sienne – parce qu’aucune vie ne cesse d’être hébergée par la Vie – par le besoin de la vivre de la manière la plus complète, pour avoir l’impression d’être le véritable maître de son sujet, ce que le terme de « personne » paraît désigner de la façon la plus adéquate. » (Zambrano, p36)

La perte infinie du vécu occulté

« Reste le phénomène du rêve et du rêver inclus dans un autre phénomène encore plus large : la mise en abîme du vécu et sa délivrance. La perte constitutive de ce que l’homme vit sans conséquences. Mais pas seulement, puisque la plongée dans l’abîme du vécu, mouvement dans lequel l’homme a sa part de responsabilité, participe, en tant que constituant de la vie humaine, d’un autre degré : celui de l’occultation ; comme celui de se perdre, de se perdre et même de le détruire. Ce qui arrive fatalement, peut arriver plus tard activement ; ce que l’homme endure est réalisé par lui-même. » (Zambrano, p38)

« Les rêves sont, surtout, la révélation d’une occultation spontanée – automatique – ou réalisée par l’homme : de ce que le temps est dans l’ambiguïté de sa condition révélatrice-cultivatrice, cette présence qui à l’instant apparaît et sans préalable s’écroule, de ce qui s’étend et dure pour s’évanouir, à perte de vue ; ainsi donc nés de cette libre autodestruction ; ruiner, abîmer et même anéantir sont le propre du sujet qui essaie dans sa condition d’homme libre de tout perdre, de se perdre avec tout. Revanche de la liberté face à l’esclavage de l’humaine condition. » (Zambrano, p40)

« Quoiqu’il en soit, le phénomène du rêver tend comme une sorte de pont qui établit une communauté, ou la manifestation de la vie humaine, avec la vie, avec ce que l’homme comporte de nature, de vie biologique, de corps vivant qui obéit à la condition planétaire de l’occultation et de la révélation, de la lumière et de l’ombre : de l’être présent et de l’être absent, mimesis, alternative qui s’inscrit dans cet autre plus large de la vie-mort corrélative de la corporéité. Ce que la vie a de corporel, si fréquemment soustrait à la rigoureuse considération de la pensée, oublié aussi, puisque le fait d’avoir un corps permet de l’oublier, quand le sujet se place au niveau de son activité supérieure d’être pensant ; là aussi nous trouvons que l’activité humaine supérieure est exercée aux dépens de la négation, de l’oubli. Et, tout seul, le corps se réveille, abandonné, il appelle en rêves, se présentant en rêves : l’animal, le simple vivant, et même à l’intérieur de l’animal, le corps matériel, le corps fait, intégré dans ce que l’on appelle « matière », intégré par des organismes qui obéissent et s’occultent dans l’unité de l’organisme animal, du sujet biologique. » (Zambrano, p42)

« Le passer peut être le comment du temps, mais, avant et bien plus radical, se trouve le fait d’être, et le « qu’est-ce que le temps ». Il peut arriver, en effet, que dans cette mort relative, dans cet état d’entre vie et mort qu’est le rêver, le temps commence par ne pas être. Et, alors, il ne s’agit plus de la légitimation des rêves considérés comme la face cachée de la vie, mais de ce que l’on doit au temps. Et, dans ce décèlement de la forme originaire du temps à travers l’adversité et l’occultation de soi-même, peut-être trouvera-ton quelque indice pour la connaissance ou la révélation de sa forme, plurielle et unique dans la vie humaine. » (Zambrano, p44)

Avec la perte infinie du vécu, la réalité demeurera toujours comme une fenêtre de connaissance restreinte

« Quand il se découvre, par contre, face à la réalité objectivée que sa conscience lui montre, le sujet découvre sa propre conscience et doute. Il doute de cette réalité qui, plus elle est objective, plus elle est opaque, inadéquate, inapte à un vécu complet, à un vécu absolu, à sa situation entre la clarté et l’ombre, entre la révélation et l’occultation. Parce qu’il ne peut pas être radicalement en état de veille, et que ce qui reste obscur demeure réel, la réalité méconnue. » (Zambrano, p53)

« Il n’y a pas pour l’homme, de réalité qui ne lui soit pas occultée de quelque façon dans la mesure où elle lui devient visible – telle est sa condition. La réalité apparaît seulement à travers une zone restreinte, dans un cercle de présence qui n’arrive jamais à se fermer ; elle tend à être un cercle. Le cercle de la pensée universelle – la philosophie – laisse à l’ombre, et détachée, la passivité active qui constitue le vivre. Ou alors elle peut être réduite à un point fixe.
Si le cercle de clarté créé par la conscience se fermait, il noierait le sujet, en l’enveloppant, en lui enlevant ses fonctions, comme dans un rêve. Ce dernier s’endormirait dans la lumière, se reposant en elle, mais égaré en elle. La conscience ne serait conscience de quelqu’un, mais conscience d’un sujet absolu. » (Zambrano, p54 – 55)

Partie 2 : le texte « les cercles temporels »

Dans le temps qui est celui de l’homme, l’alternance entre lumière et obscurité, rêve et état de veille, marque la première dysfonction, celle qui suit originairement la lumière solaire. En tombant dans l’obscurité du rêve, l’homme se matérialise plus qu’il ne se naturalise, comme s’il tombait sous l’emprise de la gravité. Il se produit dans son temps une éclipse, dans un temps qu’il sait déjà être passé et qui ne compte plus pour lui. La conscience tend à établir une continuité entre le moment de la chute, hier, et le moment où il se réveille, aujourd’hui. Même s’il a rêvé pendant cette syncope et s’il donne un certain crédit à la réalité de ses rêves, ce qui est décisif, c’est qu’il la considère comme une autre réalité qui ne peut se confondre avec celle qu’il vit dans l’état de veille. Il peut donner crédit à ce qu’il a vécu, vu, entrevu, ou trouvé en rêves ; il s’agit alors d’une révélation qui sert dans l’état de veille et non d’un devenir où il se réalise, où il vit pleinement. Il peut même avoir l’impression de vivre davantage en rêves que dans la réalité, mais quand il se réveille, c’est déjà aujourd’hui. C’est déjà aujourd’hui et tout ce qui précède le réveil, c’est déjà hier.

Ce qui décide du sentiment et le fait de s’apprêter à vivre le présent, un présent, ce qui permet d’affronter une unité de temps, c’est le sommeil que l’on rêve ou pas : le jour comme une unité de présent, aujourd’hui. Un présent plus vaste que l’instant ainsi appelé. L’instant n’est pas la première forme de présent que l’on rencontre, mais cet aujourd’hui que l’on trouve devant soi en se réveillant. Écarté par une syncope – celle du rêve – du vécu immédiat, hier.

A l’origine, c’est de cette manière corrélative au présent, que le passé se présente : comme unité de temps déjà vécue, un jour dépensé, révolu. C’est le temps naturel, ce qui ne veut pas dire qu’aucune créature naturelle ne puisse le vivre de cette manière, mais que dans la vie humaine, c’est un temps donné naturellement, par l’écoulement d’unités temporaires, qui ne dépend pas de la conscience que nous avons du passé, du présent et du futur.

Pour qu’il se passe quelque chose d’analogue dans l’état de veille, pour que l’instant précédent devienne passé, séparé, il faut qu’un événement extraordinaire se produise. Dans ce cas, c’est toute une époque et parfois toute une vie qui devient révolue et non pas l’expérience de ce moment du jour.

Ainsi la première expérience du temps humain surgit de son interruption, d’une interruption qui correspond à une occultation de la réalité et de l’être en soi. Le temps devient signifiant dans sa propre trajectoire du fait de cette rupture de présence. De cet abandon. De cette chute.
Le présent n’est plus, il s’est enfui pendant l’occultation du rêve ; est-il révolu ? Il était là, nous étions en lui ; maintenant, la cohabitation sous cette forme est devenue irrécupérable ; la convivialité immédiate du sujet, sa contemporanéité s’est éloignée, et quand il s’éveille, il se sent abandonné par elle.

Pour l’homme, la première forme du passage du temps dans lequel apparaît le dessin du révolu, du présent et d’un certain lendemain – que l’on ne peut pas appeler avenir, mais un simple après –, procède d’une occultation de la réalité au sujet, du sujet à lui-même. En tant que temps qui passe, le temps apparaît non seulement lié mais généré par l’occultation du sujet, par le fait que le sujet reste occulte pour lui-même. Occultation qui est discontinuité, sur laquelle la conscience tend un pont, un « idéal » de continuité. Puisque quelque chose, un brin de cet écoulement temporel, de ce temps mesurable, a été irrémédiablement soustrait. Aujourd’hui nous découvre dans un au-delà ; c’est un pas à l’intérieur de ce lieu, de ce temps indifférent à l’homme, qui suit la tournure des choses naturelles entre ombre et lumière.

Cette première apparence du temps, songe-état de veille, aujourd’hui-hier, manifeste plutôt le contenu que la forme de son écoulement. Elle est rendue sensible par les choses qu’il a laissées derrière lui : concrètement par les événements et la situation dans laquelle se trouvait le sujet. Parce qu’il a perdu quelque chose, quelque chose lui a échappé : le rapport spontané au moment précis du processus de sa vie, dans lequel il se trouvait au moment où il a sombré dans le rêve ; parce qu’il doit plonger à nouveau dans cette réalité, et qu’il doit réaliser un effort pour récupérer la mémoire de cette réalité, et qu’il sait que quelque chose en elle a disparu à jamais, l’atmosphère, le ton, l’ensemble du sujet avec ce qui l’occupe. Or, ce qui lui est en train d’arriver, c’est déjà autre chose, la mémoire tend un fil conducteur ; le fil qui signale un chemin dans l’ensemble de la situation qu’il était en train de vivre. C’est déjà un schéma : en ramenant le passé immédiat, la mémoire ne fait allusion qu’à quelques données essentielles à la finalité, puisque la continuité établie par la conscience à travers la réalité est guidée par l’action, par la finalité ; c’est un chemin, et, en tant que tel, c’est une abstraction. L’entrée dans l’aujourd’hui est un détachement, la constatation d’un détachement qui est comme une mort certaine, par ce qu’elle a d’irrécupérable. Et une certaine naissance, en raison du vide, qui doit sauver la conscience. Du fait de se trouver face à une unité compacte de temps : aujourd’hui. Par le fait de se trouver face à elle dans cette coupure avec un hier définitivement perdu, avec cette vie révolue, à l’intérieur de laquelle il était. Dans cet « étant en dehors du vécu », face à ce qu’il reste à vivre ; non pas en tant qu’avenir qui s’approche, mais en tant que présent qui est déjà ici, en tant que présent qui garde son secret.

C’est une sortie de l’intérieur du rêve et d’une situation vitale immédiate qui doit être nécessairement rappelée en dehors : une sortie du placenta du rêve dans le dehors du jour qui commence. Se remémorer spontanément, comme en rêve, l’intérieur de ce qui a été vécu dernièrement, cet hier perdu presque comme une patrie.

Dans le vide entre l’hier et l’aujourd’hui, se trouve l’irréparable du temps passé. Hier est aussi nôtre que l’aujourd’hui qui nous a été inexorablement soustrait. La conscience s’emploie à réparer cette perte, mais sa fonction ne pourra pas créer à nouveau ce lieu, cet être-là, dans un intérieur dont on ne pourra retenir que quelques éléments, sous une forme déjà analytique. La conscience peut établir un pont seulement si elle procède à cette analyse.

Une obscure continuité s’établit sous la conscience ; l’expérience des sens et les sentiments commencent à réapparaître, à entrer en scène comme des personnages, mais la scène est déjà autre, parce qu’ils doivent y faire leur apparition. La situation s’émiette, fait l’objet d’une analyse spontanée. Cette dernière est déjà une opération du temps, du temps naturel. L’analyse, la séparation qui s’opère toujours dans l’expérience, quand le temps est révolu – et pour cela il suffit que quelque chose se soit passé –, permet de voir sa composition en établissant la continuité de ce qui a été vécu comme un ensemble indiscernable : cette composition se discerne et se clarifie. Le temps sépare. Il sépare en révélant ou révèle en séparant. Il extrait du fond obscur qui forme la continuité du vécu, les événements et les expériences qui lui sont rapportés. Il les fait naître.

Mais ce fond obscur demeure après chaque révélation. Tout souvenir est un éveil sur un fond qui résiste à être révélé, l’obscur placenta d’un rêve qui constitue la vie, la vie de quelqu’un qui ne se montre pas et à qui on se montre à peine. Et ceci aux dépens du temps, d’un temps qui se montre avant tout comme discontinuité, coupure, syncope. S’il y avait une continuelle continuité, est-ce que quelque chose pourrait être révélé à l’homme sur lui-même ? Sans le temps, l’homme aurait-il ce minimum de perception de ce qu’il est en train de vivre ?

L’occultation que le rêve nous fait subir est la situation la plus extrême et la plus paradigmatique de toutes celles que nous connaissons. Par elle, le temps se révèle. Et le temps révèle ce qui reste dans les deux rives de cette absence ou parenthèses. Le temps sous sa forme originaire se donne dans un être qui souffre de sa propre occultation, ce qui ne peut arriver qu’à un être qui s’endure lui-même ; et endure tout en s’actualisant.

Les rêves et le temps chez José Corti

Maria Zambrano