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En pièces

Entre les tensions du langage et de la langue, une pièce imaginaire créée se cache. Un endroit vide de toute chose à la limite des ondes et des informations, leurs codifications que ce soit en parlers ou en transpositions ne peuvent plus se divulguer au travers de ce corps. Vide en apparence, cette pièce ressent son propre espace comme une dimension : celle de sa propre projection sans qu’elle puisse se savoir elle-même. En cet endroit, plus rien ne voyage : ni les sons, ni les images, ni la lumière. Aucune de ces propriétés classiques ne peuvent être présentes, mais uniquement placées quelque part comme configurations de choses à venir. Il se regarde comme le privilège d’un monde qui se vit lui-même au-delà de lui-même. Ni haut ni bas, ni avant ni après, ni proche, ni loin. Tout cela, il le nie: espace d’une flottille d’espaces fluides en formations d’eux-mêmes. Plongeon. Perte de connaissance.

Il n’y a plus d’habitudes. Il n’y a pas de visions. Il n’y a rien à entendre. Si un être exprimait quelque chose, ses paroles prononcées ne dépasseraient pas la bouche. Il n’y a aucune possibilité physique ni biologique pour se confronter à cet espace. Rien ne peut tomber dedans ou s’en extirper pour signifier dehors. Sa juste place est d’être là avec de balbutiantes chimères, des formes abstraites qui appellent la naissance, des distinctions qui non encore conscientes de leurs subdivisions en états changeants et en métamorphoses auto-répétitives. Il n’y a pas de certitudes. Il n’y a pas de conception. Rien ne se soumet à la divagation du temps pour surprendre dans le « fut » la possibilité du « sera ». Le vivant n’est même pas imaginable en cet endroit. Et, curieusement, ce lieu étrange est bien pensé par la résolution imaginaire d’un être.

Ce que l’être scrute et attend d’une telle pièce est l’apparition de nouvelles distinctions, même quelques esquisses brouillonnes. Quelque chose se construit. Les premières ondes vibrent de leurs formes non encore présentes. Tout cela bouillonne comme une future perception : sentiment de fuite vers le continu. Explosions de sens. Explosions de sentiments. De cris. De supplications. D’injures. De sagesses. Ce tourbillon déroule sans arrêt de superbes passages à l’intérieur de la pièce qui se remplit, désormais, de filaments de quelque chose.

Ce qui se produit en cet instant hésite entre être et naissance. Les corps de la pièce comme de l’être se confondent : le savoir est encore obsolète, la perception est encore brouillée. Tout est à la fois pièce qui prend possession de ses propriétés et être qui pense celles-ci. Ils avancent dans un espace qui leur est propre. Chacun d’eux veut une sortie qui pourrait les amener à une nouvelle séparation. Ils avancent dans un concert de présences simultanées qui ne se représentent pas et, pourtant, ils savent que ce qui les forge est d’une immensité sans fin ni dimension, et, remarquent qu’il y a un changement d’état qui vient de se produire. Il a été déposé comme la marque, le sceau d’une empreinte où des formes ont pu jaillir, se distinguer. C’est cela ! Le signe devient signal indiquant la structuration de quelque chose. Commencements. Ils ondulent sur ces passages et courent en enfilades sur des brins d’espaces jonchés d’arrêts qui ne peuvent se terminer. De plus en plus rapides. Frénétiques. Ils peuvent se diriger, prendre une direction. Dans l’allégresse, la joie, ils parcourent un monde plus vaste, sautent de plus en plus loin, sans s’apercevoir que cet espace-être s’agrandit exponentiellement en même temps qu’eux. Il n’y a pas de sortie. Il n’y aura pas de séparation. Il faut revoir sa copie.

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Dans un espace-être qui pense l’espace que pense l’être, il ne peut y avoir de formes modulables infinies qui ne peuvent s’arrêter, mais des cadres définis à l’intérieur desquels il se façonne un ensemble de propriétés qui, elles, sont modulables comme un espace fini. C’est par ici que la distinction surviendra. La poétique du cadre réifie l’apparence des formes en constructions de totalités. La multitude s’accomplit puisque le cadre planifie son propre contenu en multiples de lui-même. La globalité est donc l’ensemble des cadres qui marquent une segmentation en groupes à l’intérieur desquels s’organise la cohésion de ces mêmes groupes : chacun pourra, s’il le souhaite, et à condition qu’une entité puisse le concevoir ou l’observer, considérer sa propre réalité comme vérité au même titre que le couple pièce-être se pensait comme sa propre réalité, et, en conséquence, comme sa propre vérité. A partir de ces premières délimitations, se dégagera un principe actif et discursif pour chaque ensemble qui s’organisera à l’intérieur d’une série récursive. Elles s’auto-référencent comme histoire et perception du cadre. Ce qui exige, en retour, une normalisation des propriétés de ce dernier afin que tout cela puisse se répéter sans aucun souci, même si celles-ci sont mal comprises. Le cadre, en lui-même, est suffisant.

Chaque cadre est une chose créée à partir de la pièce-être, elle-même en provenance de la pensée qui observait ce lieu comme expérience auto-référencée. Son commencement apparaît là où se construit une pensée à partir de ce qu’elle croit savoir. Elle sait ce qu’elle fabrique au moment où elle se transforme en une matière qui génère quelque chose. Elle va rendre compréhensible toutes les expériences inhérentes à cette production y compris celles où elle est en train de se concevoir comme outil. Par ce chemin, elle arrive à savoir quelque chose. Auparavant, tout ce qu’elle savait n’était pas encore présent clairement. Par ce geste elle crée ce qu’elle va savoir ignorant ce qu’elle saura. L’ensemble des cadres produisent une connaissance qui se nourrit des propriétés émergentes pour se détacher de la pièce-être comme objets de distinctions.

Les propriétés prennent l’apparence d’éléments extérieurs auxquels se réfère le cadre et elles vont influencer la manière dont s’élabore celui-ci. Les propriétés, quelles qu’elles soient, s’auto-réfèrent au cadre comme ce dernier s’auto-réfère aux propriétés en un échange continuel et apportent avec eux la spécification de leur appartenance : propriétés et cadres se combinent en une entité qui peut se nommer comme monde. Ils vivent continuellement ensemble tout en échangeant des régulations entre l’un et l’autre. Ces régulations s’acheminent vers une réduction de leurs différences réciproques de telle sorte que cet ensemble puisse se structurer en un système cohérent. Cette cohérence banalise la capacité créatrice en lui offrant des limites structurelles de telle sorte que ce qui se saisit entre le cadre et ses propriétés puisse être compréhensible comme une organisation à partir de laquelle des lois sont déductibles. Elles en sont les modèles obéissants afin de justifier clairement l’existence de ce monde en ne pouvant se détacher de celui-ci sans remettre en cause la structure de son mécanisme. Ce qui va générer, à son tour, un embryon de connaissance pour une entité biologique susceptible d’observer cela. Elle utilisera tout un système symbolique qui produira une série d’identités uniques qui ne seront rien d’autre que l’image des cadres et de ses propriétés faisant appel au couple pièce-être comme support possible de l’ensemble, son soubassement en quelque sorte : cet endroit où nulle propriété ni cadre ne peut être exprimé clairement, mais un ensemble de possibilités qui peuvent être déduites pour la fabrication du cadre et de ses propriétés comme tout autre chose qui n’a rien à voir avec cela.

C’est donc ce monde là qui se survit à lui-même s’enrichissant de modèles à différents niveaux d’apparences et d’appartenances. Ce qui se sait travaille pour une construction qui ne peut se savoir elle-même, mais favorise un ensemble de distinctions possibles sans lesquelles il n’y aurait aucune séparation. Briser l’unité en séparant sectionne la réalité et de l’être et de la pièce afin que chacune des deux puissent s’observer comme reflet de l’autre par équivalence. Et de là peut naître un espace dialectique qui autorise la création d’une histoire qui peut raconter, expliquer, réaliser ce qu’il y a dans ce reflet.