Magmatiques acoustiques

Magmatiques

Chaque fréquence est une référence envers elle-même qui s’étire, tel un message à recueillir, entre connaissance et ignorance. Elle enserre dans le jeu de la partition commune entre le son et l’expression la poursuite d’un trait primitif, non encore séparé, quasi sacré : celui du sens sculpté sur un support, unique forme possible de sa chute qui de la polysémie du son tombe vers la monotonie de la projection graphique. Elle n’a plus cet idéal de complétude. Pour revenir vers celui-ci, elle doit réfléchir la lumière de l’humain qui inscrit, par son biais, une direction vers des configurations articulées sur de multiples objets afin de retenir la chute de l’oscillation de la fréquence en de multiples formes lesquelles apprennent à retrouver dans cette transformation quelque chose de cette polysémie perdue. Art tautologique d’une logique énigmatique de la répétition, elle est le matériel organique d’une transmission dont la filiation lui est assurée par son manque d’idéal : la matière sonore est d’une richesse supérieure à la seule écriture d’où les divisions en philosophie, musique, mathématique, langage, etc. Penser une culture basée sur le son, qui contiendrait toutes ces divisions, demanderait une réorganisation complète de nos perceptions et de la structure même de notre cerveau. En effet, comment saisir un son qui décrirait, à la fois, une signification philosophique, musicale et mathématique ? En ce sens la chute de la polysémie du son vers une expression performative réduite est préférable malgré la perte indéniable d’une plénitude que notre construction biologique ne peut capter.

Nombreuses sont les projections graphiques nommées écritures qui capturent les ombres oscillées des fréquences. Elles survivent au cœur de l’inconnu et du précipice qui s’approche. Affublées de sens, de sigles, de significations, par trois fois sur le mont du dire, elles révèlent leurs secrets sujets par-delà les millénaires. Façonnées par la représentation, enfouies dans les tours d’ivoires prêtes à se divulguer au premier venu, elles dissipent un message à l’étude d’une nouvelle ère.

Les écritures connaissent ce qu’elles ne savent pas. Elles forment le centre et le contour qui ne sont jamais partout et nulle part. Elles veulent se voir dedans comme l’image « Röntgenogram » ; elles veulent se voir dehors comme les images accumulées des frères Lumières. Elles veulent voir et savoir, en même temps comme si la division n’existait pas. Elles longent les routes des campagnes hallucinées à la recherche d’histoires, de traces qui préfigurent et la division et la complétude. De rares épées solaires traversent leurs entrelacements touffus où elles content le vacillement et l’éclaboussure d’une clairière soudainement apparue. Elles livrent, en cet endroit, la fraîcheur d’une cascade de diamants liquides : reflets multiples de milles et une histoires discrètes. Elles indiquent la dernière route, celle de feuilles couchées entre le temps et l’espace, se balançant au dessus du « je » et du « nous », de « l’unité » et du « multiple » en souvenir d’une union perdue.

Murs de sons, à la fois muets et prêts à tout dire, elles perforent les énigmes comme l’acide dévore le métal afin de trouver des réponses. Elles perturbent le langage pour en détruire sa forme, son essence, sa structure. Elles furent de sublimes voilures enchanteresses dont les secrets crépitent de rythmes aux temporalités infinies. Ici plane la flûte, là le souffle. Plus loin, en suspension dans l’air, les échos radiophoniques fourmillent de paroles qui rebondissent les unes sur les autres pour ne former qu’une seule et même pierre qui se nourrit continuellement de son propre mélange. Personne n’ose défaire cette pelote minérale par peur d’en perdre la carte qui se dessine sous leurs yeux.

Pourtant sacrifier la pelote pour redécouvrir le fil d’Ariane redonnerait à chaque fréquence transmutée en écriture la place de sa valeur sonore. Alors ces tribus regroupées en textes dévoués aux souvenirs d’une chute devenue danse microscopique des ondes cesseraient de faire du son une ritournelle au milieu d’une évocation d’un livre jamais écrit par quiconque. Ondes aux bruits indéfinissables, les mots éperdus dans l’espace cherchent le coupeur d’écoute : celui, celle qui mutilera par l’or de sa parole le mot agrippé à sa fréquence originelle.

La troupe des ondes qui tourne dans les airs se nappe d’une forêt de textes immenses, inextricables dont la vaporisation électromagnétique s’échappe de la terre pour amorcer le plus long des voyages : un fracas poussiéreux de fréquences trépidantes contenant des chaînes et des chaînes de significations qui s’érigent comme une réponse à la formation de l’univers, une sorte de retour à l’envoyeur presque désespéré. Le vide qui sépare les espaces-temps est devenu sonore comme une boucle décentrée, accentuée par de monotones sillons qui refusent de se graver sur un quelconque support.

Spéculaires sont les fruits de cette poussière à peine écoutée. Y survivent, pourtant, des textes non encore surpris par l’écriture. Ces ondes voilées au sens commun n’existent plus comme le sacré qui, jadis, scellera la voix. Perdues dans les broussailles de ce savoir entremêlé, elles oscillent, elles courent à la découverte de ce qui fut et jamais ne fut. Hélas, la lumière du sens s’évapore en d’inutiles perceptions aux immobiles persuasions. Significations scindées par des scansions électromagnétiques, elles pulvérisent leurs propres sources, morcelées par un temps qui les recharge en significations, bifurcations s’ajoutant les unes aux autres. Fleurs allusives, elles se combinent aux espaces-temps qui les réintègrent dans leurs univers comme des fractions répétitives, récursives ; fières de leurs enregistrements futurs, elles s’adressent à tout le monde en myriades de valeurs soudées qui modifie tout ce qu’elles effleurent.

Mais personne n’en veut ! Ces ondes artefacts n’intéressent aucun archéologue, elles ne sont pas encore assez anciennes ni inscrites comme des gravures sur des monuments à décrypter ; pas assez égyptien, maya, Nazca. Elles ne sont pas encore projections. Fort heureusement quelques collectionneurs de l’underground ont pris la peine de les enregistrer, complétant la bibliothèque de cet alphabet sonore, où aucune lettre n’existe, commencée par Dziga Vertov1.

Ainsi la lumière projetée du sens sur l’écriture éclate, morceau par morceau, les graphies communes de ces fractions d’espaces-temps aux réverbérations sonores lointaines pour lesquelles il n’existe aucun monument historique ni manuscrit que personne ne peut étudier. Il ne suinte aucune coulée créative, ni embrasure évocative, ni médaillons symboles lesquels cacheraient en leurs corps un silène ; personne ne pourchasse ces voix invisibles, vides de rituels à documenter. Tel un lent écho surpris au travers des rideaux léchés par un vent dispersé, la note éclatée de cette lumière qui n’éclaire personne transforme cet alentour de fréquences aussitôt dites, aussitôt disparues, en un deuil d’une vie non éclose. Enchevêtrées aux mille tourments de la signification, teintes atrophiées d’un secret qui se cherche, plus rien ne se comprend. La charge symbolique de telles graphies non encore transfigurées dans le réel s’envole en un concert de sonorités charmeuses vers un ailleurs où toute véracité se dérobe et se dévoile, et, il se forme, à la place de ces ondes graphiques oublieuses de leurs écritures, des systèmes aux espaces-temps chaotiques ; ils se perdent dans leurs propres constructions tels des fractales. ils s’oublient comme des graphies qui tombent en gouttelettes poussiéreuses. Il n’y a pas de réflexions profondes pour ces ondes perdues qui leur forgeraient une présence ; elles ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Il ne reste que des mots inconnus potentiels, en puissance, gravés à l’intérieur des fréquences. ils ne fabriquent pas de livres, et, les espaces-temps qui leur fabriqueraient un support se perdent en des systèmes voués à l’extériorité : véritable ruine de mondes inexistants qui ont dissipé leurs projections en multiples disparitions.

Remplies de dimensions éteintes, éjectées du monde solide construit à l’aide de manufactures écrites, ces fréquences qui se faufilent en harmoniques glissantes se recueillent, pourtant, au sein des radars et des oreilles. Elles chuchotent des chimères prometteuses qui évoluent autour de nouvelles configurations ; elles ne sont plus notes d’une matière écrite spongieuse, hérissée de totems et de tabous dont il n’existe aucune trace. Débarrassées de toutes ces circonvolutions écrites, elles parviennent à la nature directe d’une essence ; tremblements d’espaces-temps aux aspirations sonores qui, à peine propagés dans l’eau, dans l’air ou dans le vide, entr’ouvrent le désir d’une nouvelle écoute, jamais entendue. Harpes oscillantes aux immenses constellations temporelles partagées d’espaces, elles se baladent, là, au seuil des fréquences basses et hautes, à la fois comme ignorances et comme connaissances ; elles voguent vers l’incroyable façon de construire les réceptacles scripturaires du son. L’onde sonore diffuse, à longueurs de rythmes séquencés, des textes non écrits, des paroles inarticulées, des symboles qui ne relient rien. Le fluide flou de ce futur orage musical et sonore charge une potentialité de textes qui se répercute en chaque son. Il pioche chacune de ses articulations modulées dans le stockage de ces mémoires retenues de leurs significations. Une fois recueillies par les coupeurs d’écoute, ce sera une toute autre histoire qui surgira, bien entendu.

1993-2019


  1. Voir la compilation cd + livret : Baku, symphony of sirens. Sound experiments in the soviet avant-garde.↩︎