Res nota omnibus

Une chose connue de tous. Un fait connu de toutes.

« Le phénomène de l’expérience est directement lié (interconnected) à des schémas différents (levels of patterns). En cherchant des connexions, nous passons d’un schéma à l’autre et commençons à y voir une unité dans une diversité.  » Louis H Kauffman, Sign and Space.

La parole recherche l’expression définie du son comme si elle était une réalité or que ce soit aujourd’hui ou hier, la réalité qu’elle découvre est la réalisation de ce qu’elle connaît le mieux, un fragment. Il lui est impossible de connaître le son dans l’ensemble des paroles ni de le connaître comme une unité. La parole ne peut connaître en temps même tout ce qui est au moment où elle se fabrique avec du son. Elle stipule que cette réalité, qui lui échappe, se situe dans l’équivalence qu’elle entrevoit entre les différentes strates sonores de la parole. Elle met en exergue le sens de la réalité afin d’assembler tout ce qui la compose par le biais de multiples expériences sonores qu’elle génère pour obtenir une résonance globale lui indiquant une valeur, ce qu’elle est à un moment donné par le fragment partagée entre le vrai et le faux. Moments et fragments se joignent en chaque point de cette couche globale d’équivalence laquelle prend la forme d’un ensemble qui se nomme lui-même.

« Ce qui est  » renomme par une équivalence hors du temps et des fragments laquelle contient un ensemble de strates cumulées à partir de fragments et de moments disparates obligeant l’être humain à rechercher quasi vainement une harmonie entre ces multiples morceaux. « Ce qui est » montre la relation d’enchaînement entre moments et fragments, eux-mêmes souvent confondus avec ce qui unit, l’unité ; ce qui essentialise, l’essence. Il y aurait donc dans le son quelque chose qui reflète l’unité, l’essence, et, dans la parole une même chose qui assemble, lie ; chose qui ne peut apparaître ni être dans la parole ou dans le son, déchue de ces fondements, mais qui transparaît dans ce chemin qui va du son à la parole. Une même chose qui modifie le nom de sa fonction en couches successives.

« Ce qui est » est à la disposition du monde réel parce qu’elle ne contient ni temporalité ni fragmentation ; elle s’affirme comme un continu abstrait. Elle possède quelque chose dont l’expression vocalisée par la parole s’origine dans la fragmentation temporelle de sa propre source sonore. Elle change d’état parce qu’elle marque une distance par rapport aux autres choses lorsqu’elle est un son, aux autres objets lorsqu’elle est une parole. « Ce qui est » prend la configuration de formes futures en se nichant dans l’expérience. L’expérience est un apprentissage permanent qui se charge de collecter les temporalités et les fragments afin de créer entre eux une interconnexion qui pourra s’exprimer en une parole. Et c’est par ce cheminement entre de multiples configurations que cette chose « qui est » peut devenir cet objet « qui est » en prenant forme par le biais de l’équivalence. Elle possède désormais une réalité formée par cet ensemble de configurations abstraites et s’adresse, en retour, aux fragments, aux moments pour exprimer par équivalence qu’ils sont, eux-aussi, possédés par la réalité de la forme, i.e : qu’ils existent. Ces ensembles d’ensembles de configurations qui s’interconnectent entre eux peuvent alors découvrir la réalité même, une sorte de jonction permanente entre un réel temporel et une abstraction intemporelle.

Cette jonction permet de délimiter le continu, de le fragmenter en le cloisonnant afin de faire émerger une opération qui permet de passer du son à la parole. La parole est ce passage où une opération a été effectuée sur le son afin de le transformer ; elle s’exprime telle une chose qui doit se dire. Un flot de paroles tournoie autour de la connaissance laquelle finit par se savoir. La parole est parce que le son lui transmet ce qu’elle devrait être alors qu’elle ne sait pas. La vie du son est une illusion au moment où il atteint le fleuve de la parole. Il apparaît telle une sculpture élaborée du savoir qui se construit aussi sûrement que « je suis » pour la parole, « ce que je suis » pour le son.

Si les mots sont les habits de la parole qui unissent, le son est, quant à lui, l’essence. Il n’en fallait pas plus à l’être humain pour bâtir, à partir de là, de nombreux édifices, de multiples croyances sans aller plus loin. Ce qui n’était qu’un moyen de traverser fut compris comme socle du savoir.

« Une simple courbe cloisonnée divise le plan en deux parties dénotées (I) pour Intérieur et (E) pour Extérieur. Un habitant de ce monde voudra discuter du passage (crossing) de la frontière désignée par la courbe. Si X est la partie où vous êtes, alors X] dénote le mouvement que vous effectuez quand vous traverserez cette frontière. Ainsi E] = I et I] = E. E et I sont des noms alors que ] est un opérateur qui indique le passage de la frontière. » Louis H Kauffman, Sign and Space, page 2

Figure 1 : cloisonnement et passage. L H Kauffman d’après G S Brown

La parole se cloisonna sur elle-même, forgeant des murs infranchissables en lieu et place du passage. Ne conservant que quelques rares ouvertures qui permettent de passer d’un endroit à un autre du plan non plus selon une opération, mais selon une ouverture/fermeture placée sur la courbe cloisonnée. Tout ce qui se trouve au-delà de la parole ne peut plus désigner une égalité. Il en résulte que tout passage d’un point à un autre n’est plus le sujet d’une simple opération, mais une modification, une transformation en de multiples couches signifiantes qui opère selon des codes, des lois, des us et coutumes. Tout ce qui apparaît à l’extérieur de la parole appartient à la désolation d’un monde sans connaissances régit par des modalités d’accessibilité en fonction des savoirs. Ce qui devait se traverser tel une opération logique devient ce par quoi la parole accède à quelque chose d’autre par autorisation et refus.

La parole modifie le sens qu’elle récupère du son pour se signifier en frêles mots d’ouverture/fermeture. Son unique liberté est de reconnaître l’ensemble de ces mots qui se stratifient en couches signifiantes auxquelles elle doit allégeance. Elle se les réapproprient pour en faire une histoire située sur la coupure, l’ouverture/fermeture, à l’intérieur d’autres histoires dont les déterminants principaux en sont les débuts et les fins. D’une boucle finie, cloisonnée, énonçant une opération simple les mots ont détaché  de ce cette boucle le fil d’une autre histoire en forgeant celle des débuts et des fins afin de faire disparaître définitivement la boucle pour ne laisser que ce fil courbé, un fragment lui-même extensible jusqu’à l’infini. La parole voudrait connaître la conséquence de ces mots alignés et juxtaposés sur cette coupure qui a déjà ciselé le sens « du début à la fin ». Ce qu’elle ne peut découvrir qu’en ajoutant de nouvelles coupures comme si elles n’avaient jamais été une courbe fermée, mais un début infini (qui toujours commence) auquel la parole se doit d’ajouter « ce qui se finit » afin de faire transparaître le sens rattaché à ces mots.

Figure 2 : Coupure

Notes sur les deux figures

Dans la figure 1, lorsqu’une courbe fermée est dessinée, elle fait apparaître une forme et une structure superposées à un plan donné. Ce plan, au départ, ne comporte aucune forme ni structure : il est tout simplement vide. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien ou que ce plan ne dispose d’aucune propriété. Ce vide présuppose qu’il y a une perte d’information. Il n’y a aucune représentation, forme ou structure, qui nous permette de déduire quoi que ce soit de ce dernier. Lorsque la courbe donne forme et structure au trait à l’aune du plan, il y a bien une intention qui consiste à insérer une opération simple : la distinction laquelle donnera de nouvelles informations à la fois sémantiques et syntaxiques et sur la forme de sa structure, et, peut-être, aussi, sur certaines propriétés intrinsèques au plan. « Ce qui est » et/ou « ce qui peut être connu » apparaissant conjointement avec la distinction. Qu’il y ait distinction ou vide, ces deux états n’indiquent pas une séquence ordonnée. La distinction ne fait que collecter des informations par intention sur ce que le plan contenait déjà (voir G. S. Brown, Laws of form).

Les figures 1 et 2 semblent dénoter qu’il y aurait une unité entre ces deux schémas voire une continuité par changement d’état. Dans la figure 1, il n’y a pas de structure liée à un début et une fin bien qu’elle puisse apparaître d’une autre manière. La courbe fermée amenant simplement l’intention d’une marque dessinée sur le plan. Dans la figure 2, une autre structure semble apparaître indiquant un possible état antérieur et/ou un autre schéma où la coupure ne figurait pas (i.e : figure 1). Les extrémités suggérant un nouvel état de la forme dessinée et de la figure générale où apparaissent un début et une fin décrivant alors une contrainte : un changement suivant un ordre. La boucle fermée décrit une structure où aucun ordre n’est apparent. Une coupure de celle-ci la transforme en un fragment qui pourrait suggérer un changement séquentiel (un ordre, peut-être une temporalité). Ses extrémités peuvent alors s’étendre jusqu’à l’infini. Forme et structure liées par un changement d’état de la courbe dessinée semblent être cette « unité » au sein d’une « diversité » d’états (figure 1 et 2) laquelle connecte ceux-là en une opération qui passe d’un état à un autre. Cette opération suggère que ces changements d’états correspondent à une séquence qui s’ordonne à la fois dans le réel (ses formes bouclées et coupées) et dans l’imaginaire (une succession d’états relatifs à un ordre séquentiel).